Un auditoire plein à craquer au cœur du quartier des Acacias à Genève, des livres* qui se sont arrachés comme des petits pains à la sortie de la conférence, des séminaires plus que complets dans les jours qui ont suivi: la Québécoise Lise Cardinal, spécialiste du «réseautage responsable», a fait salle comble lors de sa deuxième visite en Suisse romande, ces deux dernières semaines. Elle était invitée à participer au First Tuesday de février, puis à animer plusieurs ateliers à Genève et à Lausanne sur «le networking comme mode de vie dans les affaires». Lise Cardinal, comme Geneviève Morand, l'organisatrice des First Tuesdays, ont fait du réseautage leur métier.

Leur message: aujourd'hui et partout, que l'on soit employé ou cadre, patron ou indépendant, les relations et les contacts sont essentiels pour réussir sa carrière et sa vie. Certes, le networking entendu comme l'art de se bâtir un carnet d'adresses performant et d'entretenir ensuite des liens solides, est vieux comme le monde. Mais depuis la crise et ses vagues de licenciements n'épargnant aucune profession, on mesure mieux – dans l'univers francophone du moins – à quel point le réseautage est nécessaire. Et pas seulement dans les hautes sphères politiques ou économiques, où les dirigeants ont, eux, de très nettes longueurs d'avance en la matière.

«Je rencontre encore des gens qui pensent qu'arriver avant le patron et repartir après lui suffit pour garder son job et assurer sa carrière, c'est faux!» explique Lise Cardinal au Temps. «Aujourd'hui, l'emploi à vie, c'est terminé. Les entreprises ne s'occupent plus de l'évolution professionnelle de leurs collaborateurs. A partir de là, il ne reste que soi-même pour gérer le développement de sa propre carrière», ajoute Roxane Duhamel, conférencière et formatrice auprès de Lise Cardinal & associés, qui était également du voyage en Suisse. «Pour réussir, il faut travailler son marketing personnel et avoir une approche entrepreneuriale de soi. Pour cela, il faut une caisse à outils et le meilleur d'entre eux, c'est le réseau de contacts.»

La base et le but du réseau, «la monnaie d'échange», selon Lise Cardinal, c'est l'information. En donner, en recevoir, la faire circuler, savoir où la trouver, poser des questions, faire marcher le bouche-à-oreille. C'est un des moyens les plus sûrs pour trouver un job, pour réussir à lancer sa boîte ou encore pour tuyauter un ami en quête d'emploi.

Deuxième axe du réseautage: l'entraide. «Les technologies de l'information et de la communication ont réduit les moments de parole à leur plus stricte expression. Aujourd'hui, on ne se parle plus, on s'écrit, lance Lise Cardinal. Nous, nous invitons les gens à exprimer leurs besoins personnels ou professionnels (que vous cherchiez un prof de piano pour votre fille ou un coach professionnel pour vous), et à s'entraider.» Le principe est basique: il faut donner sans compter pour (éventuellement) recevoir. «Créer et entretenir un réseau demande du temps, une participation assidue, de la générosité, de l'intégrité, de la crédibilité. Celui qui cherche à manipuler, celui qui pompe sans jamais donner, sera vite repéré!» estime Lise Cardinal.

Mais si le networking séduit, il suscite aussi la méfiance: où est la limite entre le réseautage et le copinage, le piston ou d'autres dérapages? «Un piston peut vous nuire, réplique Lise Cardinal. Si un proche vous demande d'intervenir en sa faveur auprès de votre patron pour qu'il ait tel ou tel poste et que ça tourne mal, cela peut se retourner contre vous. En revanche, si vous signalez seulement à cet ami qu'un poste qui correspond à son profil se libère, vous n'aurez pas de problèmes.»

Alors, comment faire? Comment développer son réseau? Comment l'entretenir? Comment aller vers des inconnus dans un cocktail? Comment oser les rappeler ensuite? Ce qui attire le public, les entreprises et même les administrations auprès de Lise Cardinal et de ses associées, c'est qu'elles expliquent comment s'y prendre. Elles donnent des outils, des trucs très pratiques. «Le réseautage, cela s'apprend, martèlent-elles. C'est le cas d'ailleurs à Harvard en première année du programme de MBA.» Au Canada, les formatrices donnent de nombreux ateliers allant jusqu'à des cours sur les bonnes manières et l'étiquette, dans des entreprises, des écoles (à la demande des associations d'étudiants), ainsi que la fonction publique pour faciliter la mobilité des fonctionnaires ou pour leur permettre de se lancer dans une deuxième carrière.

En Suisse, Diane Reinhard tient peu ou prou le même discours. Professeure à la Haute Ecole de gestion de Neuchâtel, elle est la première à avoir tiré la conséquence de l'utilité du réseautage pour faire carrière: elle fait enseigner le networking dans les Etudes postgrade en management, organisation et communication destinées aux femmes, qu'elle a mises au point. «Dans les revues économiques, j'ai très souvent lu, sous la plume d'hommes, que les associations, les clubs services, les contacts informels sont essentiels pour gérer son parcours professionnel, explique Diane Reinhard. Or, les femmes ont moins l'habitude de participer à cela, elles ont moins en tête l'idée de gérer leur carrière, elles pensent souvent qu'il leur faut réussir par elles-mêmes, pas par relation. Mais lorsqu'on sait que 70% des postes n'apparaissent pas dans les annonces, la conclusion est simple: vous devez avoir un réseau.»

Le module de networking s'étend sur trois semestres (pour structurer, étendre et maintenir son réseau). Caroline Gueissaz, consultante en fusion et acquisition et organisatrice des First Tuesdays à Neuchâtel, est chargée de cette formation. Elle a une approche des contacts très personnalisée où les outils ne sont là qu'en soutien et elle prédit un bel avenir à ces formations: «Je pense, estime-t-elle, qu'elles vont devenir aussi courantes que celles sur la gestion des réunions ou les techniques de présentation.»

* «Comment bâtir un réseau de contacts solide» et «Réseautage d'affaires: mode d'emploi», Lise Cardinal et Johanne Tremblay, Ed. Transcontinental inc. et Ed. de la Fondation de l'entrepreneurship, Québec, 1998 et 2000. Voir aussi http://www.lisecardinal.com et http://rezonance.ch