Mardi dernier, la Journée de la femme a été marquée par la publication de deux études commandées par l'Office fédéral de la statistique. Elisabeth Bühler, géographe-sociologue à l'Université de Zurich, a corédigé celle qui dresse le bilan de la période 1970-2000 sur le plan de l'égalité professionnelle.

Le Temps: En trente ans, le nombre de femmes travaillant à plein-temps a augmenté de moins de 100 000. Comment situer leur proportion – 30% du total des actifs – en comparaison internationale?

Elisabeth Bühler: Avec les Pays-Bas, la Suisse appartient aux pays européens où les femmes sont le moins intégrées dans l'emploi à plein-temps. A titre de comparaison, près de 90% des mères finlandaises et 60 à 80% des Suédoises, Norvégiennes ou Danoises occupent un poste complet. La raison tient en partie à notre niveau de vie relativement élevé, d'où une pression moindre pour cumuler deux salaires pleins. L'autre facteur est socioculturel. L'idée que la maison reste le lieu privilégié d'éducation des enfants, et que la mère y joue le rôle principal, est très ancrée en Suisse, particulièrement alémanique et italophone.

– Y a-t-il de grosses différences régionales à ce sujet?

– Assez sensibles. Le taux d'emploi féminin à plein-temps est plus élevé en Suisse romande, notamment à Genève ou dans les régions neuchâteloises à tradition horlogère. Il peut atteindre plus du double de celui enregistré dans certaines régions alémaniques.

– Si on se tourne du côté du temps partiel, on y observe en revanche une explosion: le nombre de Suissesses travaillant ainsi a plus que doublé depuis 1970, celui des étrangères a été multiplié par cinq! Considérez-vous cela comme un développement positif sur le plan de l'égalité des sexes?

– Oui, dans la mesure où il ouvre des possibilités de concilier famille et vie professionnelle. Mais il faut savoir aussi que plus de 100 000 femmes employées à temps partiel travailleraient davantage si elles en avaient l'occasion, ce nombre étant en forte hausse. Le temps partiel est synonyme de prestations sociales limitées, de précarité et de limites en termes de carrière. S'il se développe, c'est d'abord parce que l'offre des entreprises évolue dans ce sens. Il est d'ailleurs intéressant de noter que le volume global de travail à temps complet stagne depuis 1970, pas seulement pour les femmes.

– Autre phénomène marquant, la part des femmes parmi les professionnels indépendants est passée de 13 à 31% en trente ans. Là encore, y voyez-vous une évolution positive?

– En termes de souplesse, sans doute. Les études plus fines montrent toutefois que la décision, ici aussi, n'est pas toujours volontaire. Elle découle par exemple d'un licenciement préalable. Depuis 1990, le nombre de chômeuses augmente plus rapidement que celui des chômeurs. Parmi les personnes élevant des enfants en âge préscolaire, le taux de sans-emploi des femmes (9%) dépasse de loin celui des hommes (2,2%). Ces données relativisent le modèle idéal de la femme professionnellement indépendante. Celles qui le font travaillent assez souvent dans un environnement fragile. Cela dit, le fait que la situation des femmes ait beaucoup progressé dans le domaine de la formation améliore leur bagage professionnel et, à terme, leurs chances de se positionner comme indépendantes.

– La présence féminine dans les directions d'entreprise a nettement augmenté au cours de la dernière décennie mais reste de 15%. Que recouvre exactement ce pourcentage, et comment l'évaluer par rapport à celui d'autres pays?

– Il inclut les fondées de pouvoir ou les cheffes de division et dépasse donc la direction générale stricto sensu. Les comparaisons internationales sont difficiles. La Suisse ne figure pas parmi les pays de tête dans ce domaine, mais la proportion reste basse un peu partout.

– Vous évoquez un «mur invisible» entre les femmes cadres, dont le nombre se développe de manière réjouissante, et les étages supérieurs de direction, où elles n'accèdent pas. Pouvez-vous l'expliquer?

– C'est une conséquence claire du temps partiel. On l'observe dans la carrière contrastée des femmes ayant un diplôme universitaire. Leur proportion est légèrement supérieure à celle des hommes – 30% contre 28% – chez les cadres moyens, mais elle chute fortement dès qu'on passe aux cadres supérieurs. Ces postes exigent une disponibilité et une mobilité qu'une femme, particulièrement mère de famille, ne peut offrir. Tel est du moins le modèle d'organisation dominant. S'y ajoute une discrimination inconsciente due au fait que les dirigeants masculins tendent à se retrouver entre eux, selon leur mode de pensée. Une femme doit déployer beaucoup d'énergie pour y faire sa place, alors que celle-ci est en bonne partie absorbée par ses tâches familiales.

– Une des nouveautés du recensement 2000 est précisément d'avoir mesuré le travail domestique des hommes et des femmes. Quels en sont les enseignements?

– Les résultats montrent que le nombre d'heures moyen qu'une femme sans enfants consacre aux tâches domestiques – 13 – saute à 58 dès que la famille s'agrandit, et que ce chiffre baisse peu pendant trois ans, avant de descendre progressivement à 30 quand l'enfant atteint l'âge de 16 ans. Pour l'homme, les moyennes sont respectivement de 8, 15 et 10 heures. Si les hommes ont augmenté légèrement leur part de travail domestique, la répartition des rôles n'a pas fondamentalement changé. Conséquence de cet état de fait, les femmes désireuses de s'intégrer professionnellement le paient par une double charge de travail.

– Est-ce à dire que la société évolue moins vite qu'on ne l'imagine?

– Elle évolue tout de même. Le recul du modèle familial traditionnel «mari professionnellement actif à plein-temps/femme à la maison» est important. Il concernait 81% des ménages ayant des enfants d'âge préscolaire en 1970, contre 40% seulement en 2000. Dans le même laps de temps, la part des ménages où la femme a une activité professionnelle à temps partiel a quadruplé.

– Votre étude montre qu'il reste beaucoup de pain sur la planche pour réaliser l'égalité des sexes. Si vous abandonnez un instant votre habit de géographe-sociologue pour vous prononcer en tant que citoyenne, quelles mesures favoriseriez-vous dans ce sens? Plus de crèches par exemple?

– Leur nombre reste insuffisant, mais ce n'est pas le seul problème. Je ne crois pas que l'égalité puisse se décréter d'en haut. Les données que nous avons analysées montrent l'importance du contexte culturel. C'est à chaque famille d'en discuter. Les femmes doivent oser demander davantage, les employeurs doivent y penser dans leurs critères d'engagement. Sur le plan politique, l'amélioration des structures d'accueil pour l'enfance serait un pas positif. L'imposition individuelle, dont on parle beaucoup ces temps, accélérerait sans doute le rythme vers l'égalité.

Je constate surtout que les pays nordiques, plus avancés que nous dans ce domaine, ont su assouplir la notion de travail à plein-temps, limité à 36 heures en Finlande quand les enfants sont en bas âge. Une réduction du temps de travail hebdomadaire, pour les deux sexes, est un facteur d'égalité, mais telle n'est pas la tendance récente. Les horaires de certains – des hommes surtout – se rallongent, tandis que le temps partiel se généralise pour d'autres – les femmes surtout – au risque de segmenter les actifs en deux groupes aux chances très différentes.