Horlogerie

Nick Hayek: «Pourquoi s’adresser à des Américains ou des Asiatiques pour fabriquer des montres connectées?»

Le patron de Swatch Group s’en prend à ceux qui affaiblissent le label «swiss made» au nom du marketing, à ceux qui «préfèrent favoriser la voie facile de l’assemblage de composants produits par d’autres». Nick Hayek revient aussi sur l’abandon du taux plancher, qu’il considère comme une capitulation de la Banque nationale face aux spéculateurs

On pouvait s’attendre à trouver un Nick Hayek un peu fatigué, quelques jours après la fin du marathon annuel Baselworld. Il n’en a rien été. Ce jour-là, Nick Hayek était particulièrement en verve. Rencontré en début de semaine au siège du groupe, à Bienne (BE), le patron du numéro un mondial de l’horlogerie a répondu aux questions du Temps pendant plus de trois heures. De l’(in-) action de la Banque nationale suisse aux montres connectées, en passant par le swiss made et la conjoncture horlogère, Nick Hayek passe en revue ses thématiques de prédilection. Ou celles qui le contrarient le plus.

Le Temps: Votre concurrent, le groupe Richemont, vient d’annoncer le licenciement de 350 personnes en Suisse. La confirmation que l’horlogerie traverse une période difficile?

Nick Hayek: Malheureusement, certaines entreprises ou groupes horlogers semblent privilégier une culture financière à court terme, certainement pour plaire également à la bourse, à une stratégie industrielle axée sur le long terme. Pour revenir à votre question, il y a certes une baisse de la croissance par rapport aux années précédentes, mais l’horlogerie suisse se porte bien et reste saine. Il convient peut-être de rappeler que durant les cinq dernières années, les exportations horlogères ont connu une progression extraordinaire, de l’ordre de 70%.

- Employer le mot crise est donc exagéré?

- La consommation, dans le monde entier, reste bonne. Donc oui, c’est exagéré mais aussi faux d’affirmer cela. Dans nombre de pays, nous enregistrons une croissance formidable en monnaies locales et en termes de pièces. Toutefois, convertis en franc suisse, il ne reste plus grand-chose. Prenez nos résultats 2015: en francs suisses, nous enregistrons une baisse de 3% du chiffre d’affaires, mais en euros, il s’agirait d’une progression de plus de 10%. Il reste tellement de poignets à habiller dans le monde.

Lire aussi:  Swatch Group aime la Suisse mais déteste son franc fort

- Swatch Group ne licencie pas, certes. Mais les sous-traitants de l’arc jurassien qui, parfois, travaillent pour vos marques sont, eux aussi contraints de biffer des postes de travail.

- Swatch Group ne donne pas seulement du travail à des tiers, mais livre aussi beaucoup de produits à des tiers. Il y a bien sûr, dans un tissu industriel comme le nôtre, toujours des adaptations à apporter au niveau des capacités. Mais il semble normal, lorsque nous recevons moins de commandes de la part de ces tiers, d’exploiter en premier lieu nos propres capacités.

- L’internalisation de la production par les marques et les groupes menace-t-elle l’existence de ces sous-traitants? Autrement dit, l’industrie horlogère est-elle en surcapacité?

- Non, au contraire, même si les taux de croissance aujourd’hui ne sont plus ce qu’ils étaient hier. Prenons un exemple: lorsque nous avons travaillé sur la Sistem 51, une Swatch mécanique révolutionnaire avec seulement 51 pièces, dont la production est entièrement automatisée, nous nous sommes tournés vers des PME régionales très innovantes pour qu’elles développent et créent avec nous de nouvelles machines capables de faire ces pièces horlogères extraordinaires.

- Avec quels résultats?

- En Suisse, les compétences sont là, nous avons rencontré des PME qui ont le savoir-faire et avaient l’intérêt de collaborer avec nous mais qui hésitent à investir et à recruter du personnel pour développer un tel projet le plus rapidement possible – essentiellement à cause de la catastrophe du franc suisse massivement surévalué. Cela devient presque chose impossible pour elles. Plus grave encore, des PME en Allemagne, en France et en Italie, avec l’avantage de leur monnaie, sont, elles, prêtent à investir, puisqu’elles voient un énorme potentiel pour pouvoir, plus tard, exporter ces machines dans le monde entier.

- Le franc fort empêche-t-il vraiment des PME suisses d’investir pour travailler avec Swatch Group?

- Je suis désolé et je sais que c’est une réponse ennuyeuse pour vous, car je n’arrête pas de le répéter, mais le franc suisse complètement surévalué créé des dégâts terribles à ce pays. Malheureusement, beaucoup ne voient pas, ne veulent pas voir ou même sous-estiment totalement cette réalité. Pourtant, les banques nationales du monde entier, américaine, européenne, japonaise et même la petite danoise, interviennent sur leurs taux de change, aussi pour soutenir leur tissu industriel. En Suisse, nous sommes complètement nus. La Suisse existe pourtant, mais apparemment la Banque nationale suisse (BNS) comme force de frappe a, elle, disparu.

- Vous n’avez pas encore digéré l’abandon du taux plancher?

- Je ne suis pas un monétariste. Ce qui me préoccupe n’est pas le passé, mais ce qui peut nous arriver à l’avenir. Ce que j’ai appris du passé, c’est que la manière dont la BNS a abandonné le taux plancher est une véritable capitulation. Le message envoyé, le 15 janvier 2015, était: «Nous ne pouvons plus rien faire. Si nous avions continué à nous battre, nous serions au bord du suicide, nous serions pratiquement descendus en enfer». Ils auraient pu ou dû dire: «Nous avons changé de stratégie et nous allons utiliser d’autres instruments plus créatifs mais toujours dans le but de gagner cette guerre.» Au lieu de cela, ils ont dit au monde entier, aux spéculateurs sur les devises, qu’ils étaient impuissants. Cela s’appelle perdre une guerre avant même d’essayer de la mener. Et pire encore, la BNS ne cesse de répéter à qui veut bien encore l’écouter que le franc suisse reste massivement surévalué mais qu’elle ne peut en réalité rien n’y faire.

- Elle semble craindre de voir son bilan exploser.

- Et alors? Cela n’est pas un problème en soi. Nous parlons ici d’une banque nationale et pas d’une banque traditionnelle. Les conséquences d’un bilan gonflé pour un institut d’émission sont bien moins graves que les effets que ce pays a à subir aujourd’hui. Mais, une fois de plus, regardons plus loin: les spéculateurs et le monde entier savent désormais que le directoire de la BNS ne peut pas se battre. C’est la porte ouverte à de futures attaques sur le franc suisse.

- Le cas échéant, il est difficile d’imaginer qu’elle ne fasse rien.

- Cette institution se présente désormais sans aucun leadership et, plus grave, sans indépendance. Elle dépend des actions des autres acteurs. C’est en fait exactement l’image inverse qu’a la Suisse. Notre pays est admiré dans le monde entier pour sa force, son esprit combatif et son indépendance. En dépit de sa relative petitesse, il a un réel poids et une influence positive dans le monde. La BNS pas vraiment.

- En avez-vous parlé avec son président, Thomas Jordan?

- Nous devions nous rencontrer juste après le 15 janvier, mais malheureusement il a préféré annuler le rendez-vous. Depuis, on ne s’est plus parlé. Je dois dire que je préfère passer du temps avec les apprentis de Swatch Group. Eux ne se laissent pas décourager si vite par les difficultés du monde. Peut-être parce qu’ils n’ont pas de multiples titres de professeur qui pèsent si lourd dans leurs prises de décisions.

- Vous-même, à la tête d’une si grande entreprise, vous n’avez jamais peur?

- Si, quand je roule sur une autoroute et que la radio annonce un véhicule à contresens. Mais, en tant que patron de Swatch Group, certainement pas. Je vois pour notre groupe beaucoup plus d’opportunités dans le monde que de risques. Et pour les réaliser, il faut du courage et emmener tout le monde avec soi. Si l’on doit subir un échec, alors on se relève et on recommence. Mais, dites-moi, de quoi devrais-je avoir peur?

- Que les critères définissant le Swiss made soient remis en cause? Par exemple dans le cas des montres connectées.

- Non, ce n’est pas une peur, mais une réalité. Certains acteurs horlogers, pour se faciliter la vie, veulent, d’un côté, bénéficier du swiss made, et, de l’autre, ne rien investir pour vraiment s’y conformer. Nous avons pourtant dans ce pays une forte culture industrielle. Et disposons de tout ce qui est nécessaire pour produire des montres connectées utiles pour le consommateur, sans que cela ne devienne de purs produits électroniques. Swatch Group, le Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM), l’EPFL ou une pléiade de start-up, surtout en Suisse romande, ont le savoir-faire nécessaire dans les circuits intégrés, les capteurs, les technologies de transmission comme le bluetooth, les batteries ou dans les écrans tactiles uniques au monde produits à Marin chez EM Microelectronic, comme en disposent les marques Tissot (T Touch) ou Swatch (Swatch Touch). Ces écrans ont d’ailleurs été introduits bien avant que l’industrie des téléphones portables smartphones ne l’ait fait.

Lire aussi:  Swatch s’allie à Visa pour sa montre à paiements

- Ces «acteurs horlogers» disent être allés chercher les compétences là où ils les ont trouvées.

- Swatch Group, à travers ses sociétés EM Marin, Micro Crystal ou Renata, livre énormément de ces composants vitaux et de ces modules pour les produits connectés à des entreprises américaines, de la Silicon Valley par exemple, à des compagnies coréennes, japonaises et même chinoises. En Suisse, nous sommes les champions des composants à très basse consommation d’énergie. C’est nous qui fournissons par exemple les capteurs pour certains bracelets connectés de Garmin. Alors pourquoi aller s’adresser à des entreprises américaines ou asiatiques pour fabriquer des montres connectées? Parce que certains ne favorisent pas une vraie culture industrielle, parce qu’elle prend du temps et coûte cher en investissements. Ils préfèrent favoriser la voie facile de l’assemblage de composants que d’autres élaborent et investissent l’argent dans le seul marketing.

- A qui pensez-vous? Au groupe LVMH, par exemple, qui possède Tag Heuer, Hublot ou Zenith?

- A des groupes qui sont dirigés par un esprit financier ou qui investissent surtout dans les magasins et le marketing, et malheureusement peu dans la recherche et le développement et encore moins dans un vrai tissu industriel de production. Lequel n’est pas à confondre avec du simple l’assemblage. Chacun fait comme il l’entend, bien entendu. Cela me pose seulement un problème si le swiss made devient simplement un outil de communication et de marketing et si on est même prêt à affaiblir le swiss made pour des produits connectés, sous prétexte qu’il n’est pas possible de fabriquer ces produits ou certains des composants en Suisse. Les faits prouvent le contraire. On ne cessait d’ailleurs de dire à mon père, il y a trente ans, qu’il n’était pas possible de produire une montre quartz swiss made d’entrée de gamme, la Swatch.

- La modification de l’ordonnance sur le sujet, qui entre en vigueur en janvier prochain, ne fait pourtant pas de différences entre montres connectées ou non-connectées.

- Non, en effet. Mais des débats ont été menés au sein de la Fédération horlogère. Au début, une minorité considérait qu’il fallait ajuster ces critères vers le bas pour les montres connectées. Maintenant, la plupart ont compris que c’est une opportunité que de maintenir le swiss made au même niveau.

Lire aussi:  Tag Heuer lance sa montre connectée à 1500 dollars

- Au-delà des montres connectées, n’est-il pas paradoxal de renforcer le swiss made, donc la part de valeur suisse dans une montre, alors même que le franc fort fait souffrir l’industrie? On peut comprendre que certains soient tentés de flirter avec les limites pour rester compétitifs.

- Les consommateurs sont prêts à payer plus cher une montre swiss made. Nous devons vraiment porter soin à ne pas les décevoir. N’oublions pas que 1,2 milliard de montres sont vendues chaque année dans le monde. La Suisse n’en produit environ que 30 millions. On ne peut pas vouloir profiter du swiss made pour vendre plus cher et, dans le même temps, brandir l’argument que cela coûte trop cher de produire en Suisse. Chacun est libre d’assembler des montres en Suisse avec des composants chinois, mais sans bien sûr les estampiller swiss made. A chacun de décider de sa stratégie et de son positionnement. Chez nous, le choix est clair. Prenez les montres Swatch. Elles contiennent plus de 90% de swiss made, tout en proposant un prix à moins de 100 francs. Mais pour cela, nous avons continuellement investi dans l’innovation et les moyens de production. Notre usine ultramoderne de Boncourt (JU), où sont produites les Swatch Sistem51, en est un excellent exemple.

- Justement, ces dernières années, des dizaines d’usines ont été construites le long de l’arc jurassien. En fait, depuis que vous avez annoncé votre intention de réduire la livraison de mouvements à des tiers. On entend même dire que la société de votre groupe qui produit des mouvements, ETA, cherche à nouveau des clients. Vous confirmez?

- Nous n’avons jamais affirmé que nous ne voulions plus du tout livrer aux tiers, mais que nous voulions arrêter d’être utilisés comme le supermarché de l’horlogerie ou que nous devions vendre à tout le monde. Voilà pour la partie mécanique. En ce qui concerne les mouvements quartz, nous avons toujours été actifs sur les marchés, afin de les vendre à des tiers aussi. Vous avez entendu dire qu’ETA manquait de clients? Je ne peux pas quand même reprocher à mes vendeurs de vouloir vendre.

- C’est donc une coïncidence, si ETA était à nouveau présent au salon Baselworld cette année, alors qu’elle n’y était plus depuis 2011?

- A l’époque, nous avions décidé de ne plus faire de stand pour ETA. Cela semblait cohérent, puisque nous avions annoncé vouloir réduire la livraison de mouvements mécaniques à des tiers. C’était en fait une erreur de ma part, car les clients, eux, ont toujours voulu rencontrer ETA à Bâle. Et ETA partageait son stand avec Renata, EM Marin, Micro Crystal, qui eux aussi voulaient rencontrer leurs clients. Alors nous avons dû héberger les vendeurs de ces entités dans les stands d’Omega, de Rado, etc. Pour 2016, nous avons décidé que ETA, avec Renata, EM Microelectronic et Micro Crystal, serait à nouveau un exposant à Baselworld. D’ailleurs, ETA avait plusieurs nouveautés intéressantes à présenter dans les mouvements quartz.

Lire aussi:  A Bâle, l’horlogerie veut éradiquer la sinistrose

- La vitesse à laquelle les marques horlogères ont investi pour internaliser leur production donne quand même l’impression qu’elles ont eu peur de ne plus pouvoir s’approvisionner auprès des entreprises de Swatch Group.

- Une fois de plus, je tiens à souligner que nous n’avons jamais dit que nous ne voulions plus livrer à personne, mais que nous voulions avoir le choix de nos clients. Que des entreprises horlogères investissent dans leur outil de production est très positif. Nous les avons d’ailleurs toujours incitées à le faire et à devenir moins dépendantes de Swatch Group. Avoir beaucoup de sources d’approvisionnement fait partie et contribue à la richesse de l’industrie horlogère suisse.


Le questionnaire 
de Proust de Nick Hayek

- Quel autre métier auriez-vous voulu faire? Réalisateur de cinéma.

- Quel est votre film préféré? «To Be Or Not To Be» 
d’Ernst Lubitsch.

- La plus vieille chose 
que vous possédez? Ma mauvaise mémoire.

- Le bruit qui vous énerve 
le plus? Le son de la cloche 
de l’ouverture de la bourse.

- La dernière fois que vous avez pleuré? Lundi soir, en regardant 
la télévision. Cela m’arrive parfois, je suis un grand émotif.

- L’aliment qui vous manque quand vous êtes à l’étranger? Les aliments suisses 
ne me manquent pas.


Le profil de Nick Hayek

1954 Naissance à Aarberg (BE).

1985 Fondation d’une société de production, Sésame Films, à Paris.

1994 Nomination au poste de responsable du marketing de la marque Swatch.

2003 Devient directeur général de Swatch Group.

2013 Le groupe débourse 750 millions pour racheter la marque joaillière Harry Winston, le «seul segment qui nous manquait».

Publicité