Horlogerie

Nick Hayek: «Swatch Group vend des montres, pas des actions»

Nick Hayek, directeur général du premier groupe horloger du pays, le répète: il n’y a pas de crise. Ce dernier fait le point sur les résultats du premier semestre présentés jeudi, évoque la chute du cours de l'action et répond aux critiques formulées par certains actionnaires

«Il n’y a pas de crise.» Jeudi, le directeur général de Swatch Group Nick Hayek a tenu à répéter que son entreprise n’était pas en crise mais qu’elle traversait une «situation exceptionnelle». Plus tôt dans la matinée, le fabricant des Breguet, des Omega et d'autres Flik Flak a annoncé des ventes en recul de 12% aux taux de change actuels. Le bénéfice net du groupe basé à Bienne a, lui, chuté de 52% par rapport au premier semestre 2015 (263 millions de francs). (Lire Malgré ses résultats en recul, Swatch Group ne modifie pas sa stratégie)

«Le Temps»: Début avril dans ces colonnes, vous disiez qu’utiliser le terme de crise était «non seulement faux mais aussi exagéré». Vous maintenez ces propos?

Nick Hayek: Absolument. Je disais aussi dans cette interview que je ne faisais pas de prévisions pour notre rentabilité car j’ai toujours accepté de gagner moins d’argent à court terme, afin de préserver l’emploi. Notre chiffre d’affaires est certes en recul de 11,4%, mais en monnaies locales nous voyons quantité de pays (Japon, Chine continentale, Thaïlande, Canada, etc.) où nos ventes se développent de manière tout à fait positive. Le problème vient essentiellement de trois pays: Hongkong, la France et la Suisse. Dans le premier cas, les ventes s’améliorent dans nos boutiques en propre (de -10 à +5%) mais avec nos détaillants, on est encore parfois dans des -50%… C’est un problème psychologique; ils ont peur de se réapprovisionner. En France, avec les attentats, il y a eu sans surprise une chute des ventes dans les magasins touristiques. Enfin, en Europe et en Suisse, nous avons un problème avec les visas biométriques que l’on demande désormais aux touristes chinois. Je vous donne un exemple: nous avons un magasin Omega à Lucerne qui réalise habituellement entre 60 et 80 millions de francs de ventes par année. Avec 40% de touristes en moins, nous pouvons faire une croix sur 40% de ces ventes. Bref. Tout cela, ce sont des phénomènes extraordinaires, des situations exceptionnelles.

– Comment prévoyez-vous le second semestre?

– Je suis confiant. Prenez l’exemple de l’Angleterre: depuis que la livre sterling a baissé, ces trois dernières semaines, les ventes à Londres ont explosé. Dans nos boutiques Omega ou Tissot, on constate des ventes de +25%, +30% voire +47% par rapport à juillet 2015! Les taux de change ont un impact immédiat. On sent que nos produits sont demandés. C’est pour cela que l’on conserve nos points de vente et que l’on reste calmes pour être prêts quand la demande repartira de plus belle. Sur le marché chinois, le plus important, les signaux sont aussi très positifs. Même s’il faut faire une croix sur Hongkong, Macao est de nouveau en croissance à deux chiffres… Vous savez, je ne suis pas un optimiste idiot: je suis dans ce groupe depuis quelques décennies et je connais très bien les marchés. La situation actuelle fait apparaître beaucoup plus d’occasions que de risques. Si l’on arrive à faire croître les ventes de 3 à 4% sur la deuxième partie de l’année, on finira peut-être à -4, -5 ou -6% de ventes sur l’année.

– Vous dites dans votre communiqué que vous maintenez tous vos emplois en Suisse. Mais tous les contrats d’intérimaires (qui représentent parfois jusqu’à 10% des employés dans les niveaux de productions de vos usines) ont été dénoncés…

– C’est un courant tout à fait normal en ce qui concerne les contrats intérimaires. Il existe des ajustements perpétuels, même en période de croissance. Et certains départs naturels n’ont pas été remplacés. Mais là aussi, c’est quelque chose de complètement normal. En revanche nous n’avons pas recouru au chômage partiel. On pourrait tout à fait l’introduire à certains endroits, mais alors le Swatch Group devrait recourir à de l’argent de l’Etat et ce n’est absolument pas justifié. Avec les premiers résultats de nos ventes en juillet, les prévisions pour nos sites de fabrication sont encourageantes.

– L’action Swatch Group a perdu environ 53% en trois ans en passant de presque 600 à 260 francs...

– Et alors? Nous vendons des montres, pas des actions. Un jour ça monte, un jour ça descend. C’est le grand casino. Je reçois des courriels d’actionnaires qui me disent: «Bravo pour ce que vous faites, il ne faut pas céder.»

– D’autres actionnaires sont montés au front lors de votre avertissement sur résultat publié la semaine dernière. Dans un article de Bloomberg, ils qualifiaient notamment vos projections «d’irréalistes». Beaucoup en Suisse se demandent aussi quel est votre «plan»…

– Vous croyez qu’on est assis à Bienne à réfléchir à un «plan»? On n’en a pas besoin, nous sommes consistants. Nous appliquons toujours notre stratégie, qui a largement fait ses preuves. Nous avons des marques superbes, des produits fantastiques, nous maintenons le savoir-faire en Suisse et les marchés importants sont en croissance. Nous sommes en train de nous déployer encore davantage sur l’e-commerce, nous sommes verticalisés, nous sommes préparés pour le renforcement du «swiss made» en 2017, nous avons un fort réseau de distribution, nous avons des participations dans de grandes chaînes de distribution en Chine, à Dubaï… La stratégie du groupe n’a pas à changer d’un millimètre parce que notre action recule de 6 ou 7%! Il faut mettre en place un «plan» si l’on a une crise structurelle et ce n’est pas le cas aujourd’hui. Vous attendez quoi? Que j’annonce une restructuration? Vous allez être déçu. Que je baisse mes prix? C’est la bêtise du siècle! C’est juste une manœuvre pour animer le sell-in, pas le sell-out [ndlr: la vente aux détaillants, pas aux clients finaux]. Car si les clients comprennent que vous allez baisser vos prix, ils vont attendre avant d’acheter. Et attendre encore. C’est la spirale de la déflation. La stratégie du Swatch Group de ne pas miser uniquement sur le luxe mais aussi sur tous les segments de prix est forte, constante et va rester inchangée.

– Vous avez déclaré en juin que vous étiez en discussion avec la Commission de la concurrence (Comco) pour «examiner si une certaine libéralisation de l’accord conclu» avec elle était possible, «étant donné les changements structurels du marché du mouvement mécanique». Quels sont ces changements?

– Notre accord avec la Comco implique que nous soyons libres de livrer nos mouvements ETA à qui nous voulons en 2019. Nous constatons maintenant que les commandes de tiers ont tellement chuté que nous ne serons dès lors plus en position dominante à l’horizon 2017. Vu cette nouvelle donne, nous souhaiterions que cet accord entre en vigueur en 2017 déjà. Nous continuerons toujours à livrer les acteurs de l’industrie horlogère suisse, mais en étant libres de nos choix.

 

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