Gestion

Nicolas Campiche: «Nous aimons les crises»

Pictet Alternative Advisors présente un rendement de 19,9% par an depuis 1990 dans le private equity. Son directeur se révèle réticent à l’égard du soutien aux start-up. Dans sa sélection des fonds, il apprécie particulièrement la capacité de gérer les risques en toutes circonstances

Pictet administre près de 30 milliards dans la gestion alternative, dont 13 milliards dans l’immobilier et le private equity. Dans ce dernier segment, la banque genevoise présente un rendement de 19,9% par an depuis 1990. Nicolas Campiche, directeur de Pictet Alternative Advisor, décrit son mode de sélection et sa stratégie:

Le Temps: Est-ce que les placements alternatifs (private equity et hedge funds) répondent au problème principal des investisseurs, à savoir l’absence de rendement?

Nicolas Campiche: Certains placements alternatifs répondent effectivement au défi de l’érosion des rendements. Dans le passé, le capital-investissement (private equity) a par exemple généré des rendements supérieurs à celui des marchés publics traditionnels. C’est un marché d’une taille similaire aux hedge funds, soit 2500 milliards de dollars. L’inclusion de private equity dans un portefeuille répond donc au problème.

– Quelle a été sa performance?

– On parle pour les placements alternatifs de rendement interne et il a été aux alentours de 20% par an depuis 1990. Il est fonction de deux éléments. D’une part, le rendement de la classe d’actif, que l’on pourrait appeler beta. D’autre part, la capacité d’identifier les bonnes opportunités d’investissement ou les bons gérants.

– Les organes dirigeants du leader suisse, Partners Group, sont parmi les plus fortement rémunérés du pays. La sélection de fonds est donc très coûteuse. Est-ce que les 20% sont nets?

– Oui, cela correspond au rendement distribué à nos clients. L’alternatif est en général un pan de la gestion plus cher que le reste. Mais il offre une réelle plus-value.

– Est-ce que ce rendement supérieur se traduit par un risque acceptable?

– C’est l’art de notre métier de garder en tête le couple de risque/rendement et d’intégrer une troisième dimension, le coût. Dans le private equity, les risques comprennent celui d’illiquidité -blocage des fonds sur une période d’environ 10 ans. Aux Etats-Unis, l’allocation en private equity des caisses de pension américaines atteint 11%. Elle est très supérieure à celle des institutions suisses (1%).

– Est-ce la principale raison de l’écart de performance entre les Etats-Unis et la Suisse?

– Elle en explique une partie. Une bonne partie de l’excellent rendement des deux meilleurs élèves que sont Yale et Harvard Endowment est liée à la partie allouée à la partie illiquide, donc au private equity et à l’immobilier. A noter qu’en Suisse l’allocation à l’immobilier est souvent très élevée et cela a compensé la faible allocation au private equity.

– Ces deux institutions sont-elles aussi les meilleures dans le choix des fonds?

– Dans le passé, elles ont pris deux types de décision qui se sont avérées bonnes, le fait d’allouer environ 30 à 50% aux actifs illiquides et celui d’avoir identifié les bons partenaires, y compris dans l’immobilier et la dette privée. Dans ces classes d’actifs, l’alpha (performance supérieure à l’indice) est très présent mais il a un prix.

– Chez Pictet, est-ce qu’il existe un alpha et à quel prix?

– Nous investissons depuis le début des années 1990 dans le private equity. Nous recommandons aux investisseurs qui le peuvent d’y avoir une allocation substantielle, mais en fonction des objectifs de chacun, de leur horizon temps et de leur tolérance au risque. Nous pensons aujourd’hui que l’espérance de rendement dépasse celle des marchés traditionnels.

Il ne sert à rien de donner un prix car il est dicté par le marché. Dans notre travail de sélection des meilleurs partenaires, nous essayons de nous assurer que le prix corresponde à une valeur ajoutée et nous négocions. Cependant, dans le private equity, le segment est si porteur qu’il est très difficile de négocier. Les gérants profitent d’une très forte demande pour leurs produits. Dans les hedge funds, une industrie qui n’a pas le vent en poupe, la négociation est beaucoup plus constructive.

Dans le private equity, nous avons un taux de rendement interne de 19,9% depuis 1990. Dans l’immobilier, il est de 12,2%, mais sur une période plus courte. Dans les hedge funds de 5,9%, mais ces derniers ne profitent pas d’une prime de liquidité, puisque l’investisseur s’engage à trois mois. A noter que dans le cas des hedge funds on mesure la performance en rendement annualisé, pas en rendement interne.

– Quelle est le pourcentage de ces fonds chez les clients?

– Dans les hedge funds, un nouveau client avec un mandat discrétionnaire aura 15% en hedge funds, mais il n’aura pas d’allocation aux actifs illiquides à moins qu’il en fasse une demande expresse. Pour certains clients, elle peut toutefois s’élever jusqu’à 50%. Mais beaucoup de clients ne peuvent pas investir directement dans ces produits.

– Les politiciens demandent d’investir davantage dans les start-up et davantage en Suisse. Entendez-vous ce message?

– Oui, je l’entends. Mais je ne suis pas sûr que ce soit l’enjeu, car le capital est déjà extrêmement abondant. Dans le monde, il y a davantage de capital que de bonnes idées. Je vais sans doute fâcher beaucoup d’entrepreneurs, mais il y a suffisamment de capital pour financer toutes les bonnes idées des entrepreneurs.

– Le débat ne porte-t-il pas surtout sur la 2e étape de la vie de la start-up?

– Oui, le private equity commence avec le financement d’idées, puis de projets, de sociétés non profitables, puis des sociétés existantes, profitables et en mains privées. Comme investisseur, il faut être exposé à l’ensemble de ce spectre. Dans le passé, c’est la partie la plus mature qui a rapporté le plus. La partie «business angel» a présenté un rendement inférieur, mais il est difficile de présager de l’avenir. C’est pourquoi il est sage de diversifier.

– Les absents d’aujourd’hui dans le private equity sont souvent ceux qui ont fait de mauvaises expériences. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire?

– Il y a deux classes de risques différentes. Dans les rachats de taille moyenne (buy-out), la probabilité est forte de dégager des rendements très attrayants. En revanche, dans le capital-risque, c’est très différent. C’est pourquoi notre stratégie consiste à avoir un portefeuille très diversifié de 50 à 100 sociétés. Dix seront probablement très profitables, 40 permettront de retrouver l’investissement de départ mais peu attrayant et 50 vous feront perdre de l’argent. La certitude d’obtenir un bon résultat est plus faible si vous investissez dans un projet de démarrage.

Ceux qui se trompent sont ceux qui se laissent emmener par un bon copain ou une connaissance et qui mettent tous leurs œufs dans le même panier. On s’emballe facilement. L’histoire est toujours passionnante, l’entrepreneur toujours passionné, la tentation est grande mais ces opportunités s’avèrent trop souvent de mauvais investissements.

– Combien de temps passez-vous pour sélectionner un fonds?

– La sélection est un processus qui s’étend sur des années et non pas des mois. Une relation se construit sur des années. Nous investissons par exemple rarement dans le premier fonds. Nous voulons savoir comment l’investisseur réalise une plus-value, comment il achète, transforme et vend une société.

– Est-ce différent dans les hedge funds?

– La différence se situe moins dans la durée que dans l’horizon temps qui permet de mesurer la valeur ajoutée. Dans le private equity, entre le moment du 1er investissement et de la 1re vente cela dure 4 à 5 ans. Mais vous avez besoin d’analyser non pas un, mais plusieurs investissements. Dans les hedge funds, on peut mesurer sa performance quotidiennement. En quelques mois, on peut savoir ce que fait un gérant. Ce qui manque dans ce cas, c’est le test d’une crise financière. Nous aimons bien juger un hedge fund non seulement par beau temps, mais aussi lors des orages.

– Aimez-vous les crises?

– Oui, nous aimons les crises. Pour une bonne raison. Parce que savoir gérer les risques est le meilleur révélateur de la capacité d’un investisseur à créer de la valeur. Nous nous trouvons typiquement à une période où il est facile d’oublier les crises. La dernière s’est produite il y a dix ans. Même si ses stigmates sont encore présents, il est facile d’être piégé en considérant uniquement les cinq dernières années de performance.

– Sur dix ans, le rendement des hedge funds est négatif de 22%, celui des obligations en francs positif de 31%. Est-ce une incitation à acheter des hedge funds?

– Notre fonds de hedge funds a présenté une hausse de 15% en 2007 et perdu 15% en 2008 avant de repartir à la hausse. Donc, nous avons gagné de l’argent sur 10 ans. Mais il est vrai que les obligations ont connu une période exceptionnellement bonne. Cette dernière est liée à la baisse quasi ininterrompue des taux d’intérêt. La bonne question consiste à se demander ce que réserve l’avenir. Les obligations ne renouvelleront sûrement pas le parcours de leurs dix dernières années, à moins de vivre la même expérience que le Japon sur les taux d’intérêt. Nous anticipons plutôt des rendements négatifs pour certains types d’obligations. Les hedge funds sont dans un environnement qui devrait dégager des rendements plus attrayants.

– Quelle prime peut-on obtenir dans les hedge funds?

– Nous ne sommes pas dans une classe d’actifs mais dans un ensemble de stratégies d’investissement. Mieux vaut parler des avantages compétitifs des hedge funds. Le premier, c’est la liberté. Les gérants de hedge funds ont une énorme latitude de mise en œuvre d’une stratégie. Il faut la bonne stratégie et le talent pour l’exécuter. Un gérant de hedge fund peut aller là où sont les opportunités et il peut aussi faire de l’argent quand les marchés baissent.

Nous pensons aussi que structurellement, une hausse des taux d’intérêt bénéficiera aux hedge funds. Une partie de la performance des hedge funds est en effet directement liée à la manière dont le cash est rémunéré. Or il ne l’est pas avec des taux zéro.

– Comment évaluez-vous les aspects humains pour échapper aux énergies criminelles, tenir compte des réglementations et peut-être des questions de genre, sachant que 1% des gérants de hedge funds sont des femmes?

– Les aspects humains sont au cœur de notre action. C’est le talent des équipes qui fait la différence. Mais ce qui a changé, c’est notre capacité d’analyse et de vérification de ce que les gens nous disent Nous avons plus de moyens pour comprendre comment une équipe de gestion génère sa performance. Cela nous aide à déceler sa vraie valeur ajoutée et donc à savoir combien nous sommes prêts à payer pour en bénéficier.

Les fraudes, pour leur part, ont diminué depuis la crise financière. La réglementation y a contribué. C’est une évolution positive.

– Est-ce qu’il y a de nouvelles pistes d’investissement intéressantes dans les alternatifs?

– Les infrastructures en sont une. Tout le monde en parle parce que les besoins sont considérables dans le monde. Cela ne veut pas dire qu’il y ait beaucoup d’opportunités. C’est un investissement à long terme, potentiellement attrayant pour les caisses de pension, mais la réalisation des gains n’est pas toujours certaine. Chez Pictet, nous ne couvrons ce domaine que de façon très partielle. L’intérêt se porte sur l’immobilier et ses dérivés et sur la dette adossée à des actifs immobiliers. Par exemple, l’achat d’immeubles dans certains segments de marché, comme la logistique en Italie, ou le repositionnement d’immeubles et pas forcément aux meilleures adresses d’un pays.

On trouve aussi des opportunités dans les primes de risque alternatives. Nous sommes par exemple capables de manufacturer ce que les hedge funds font depuis longtemps, c’est-à-dire de capturer un facteur de risque dans le marché et de le créer à un coût plus bas que les hedge funds.


Profil

1969: naissance à Genève.

1991: début de carrière auprès du fonds de pension des Nations unies à New York.

1992: master en sciences économiques de HEC Lausanne, complété par deux programmes post-grade à la London Business School (LBS).

1992: gérant de portefeuille chez Credit Suisse Group.

1994: gérant de portefeuille chez Pictet & Cie, puis responsable de la clientèle privée britannique au bureau de Pictet à Londres.

2000: rejoint Pictet Alternative Advisors.

2003: CEO de Pictet Alternative Advisors.

Publicité