Portrait

Nicolas Forissier: «J’ai refusé de trafiquer les rapports, je ne suis pas le crétin moyen ou le fusible qu’on achète»

L’ancien auditeur d’UBS France est devenu la bête noire de la banque suisse, dont le procès reprend ce jeudi. Sa découverte, à partir de 2007, des «carnets du lait» et de la présumée double comptabilité d’UBS l’a transformé en lanceur d’alerte résolu à obtenir à la fois la vérité et sa réhabilitation

On aimerait croire que tout cela est inventé. Que la plus grande banque suisse, et son armée de chargés d’affaires helvétiques partis à l’assaut des milliards d’euros des évadés fiscaux français, ne se sont pas comportés comme ça. Nicolas Forissier, d’ailleurs, aurait sans doute préféré ne pas tomber sur ces «carnets du lait» qui, à partir de 2007, l’ont fait basculer dans un monde de menaces, de dissimulations, d’embuscades entre collègues et d’interrogatoires successifs par policiers et magistrats.

Seulement voilà: les vigoureuses dénégations d’UBS France – dont le procès s’est ouvert à Paris lundi et se poursuit ce jeudi, aux côtés d’UBS AG et de six autres prévenus – butent dix ans après sur un mur hermétique, verrouillé, cimenté par des kilos de preuves comptables.

Licencié par UBS pour «faute grave et mensonges»

«Ils peuvent dire ce qu’ils veulent et me traiter de menteur. Moi, j’ai vu les visages des commerciaux en panique lorsque j’ai mis le doigt, au fil de mes enquêtes internes sollicitées par la direction, sur les comptes à double fond d’UBS. J’ai les documents, les noms. Je maîtrise tous les codes. Les «carnets du lait» – dans lesquels étaient prétendument consignés les clients fraudeurs, les sommes, et leur destination sur des comptes anonymes entre Genève, Zurich ou Lausanne – n’avaient rien d’un décompte manuel pour la distribution des futurs bonus comme le prétend aujourd’hui la banque. Ils étaient la colonne vertébrale d’un système au service d’un unique objectif: mettre la main sur le maximum de patrimoines français, et les transférer en Suisse, en toute illégalité.»

La voix au téléphone est ferme, assurée, droite comme cet auditeur professionnel de 49 ans au physique de marathonien, fils d’un officier de l’armée de l’air, père de trois enfants, employé depuis huit ans de la même firme financière «qui me maintient toute sa confiance malgré la boue qu’UBS a déversée sur moi». Attention: depuis son licenciement par la banque pour «faute grave et mensonges» en 2009, Nicolas Forissier est en état de guerre. L’arme au pied.

Explications précises

Trois jours avant l’ouverture du procès d’UBS ce lundi, il prenait le temps, en marge d’une conférence de presse donnée au Sénat, de nous détailler tel un chef d’état-major chaque mécanisme comptable supposé frauduleux de son ancien employeur helvétique. Un schéma pour chaque flux de capitaux. Des initiales en lieu et place des noms des ex-dirigeants, dont certains se retrouvent aujourd’hui, à Paris, devant le tribunal correctionnel, tous présumés innocents comme UBS et sa filiale française.

Et le récit, minute par minute, de ce jour de 2010 où une poignée de cadres d’UBS, en pleine tourmente financière mondiale, font passer une lettre accusatrice sous la porte d’un bureau occupé par des enquêteurs de la Banque de France. Première dénonciation. Enquête préliminaire en 2011. «Je n’ai pas cherché à devenir lanceur d’alerte, poursuit notre interlocuteur. J’aime mon métier. C’est pour cela que j’ai refusé de trafiquer les rapports comme le demandaient mes supérieurs. Je ne suis pas le crétin moyen ou le fusible qu’on achète. D’ailleurs, pourquoi la défense d’UBS ne me convoque-t-elle pas comme témoin au procès? Que leurs avocats m’interrogent!»

Les banques suisses, ces «mafias»

Un de ses anciens collègues, lui aussi licencié par UBS France, décrypte l’affrontement. Pas question, pour celui-ci, de diaboliser les banquiers helvètes dont, selon Nicolas Forissier, «l’unique préoccupation était d’empocher 50% des rémunérations sur les affaires apportées par leurs collègues français». «Nicolas a passé son enfance en Haute-Savoie. Il s’est senti trahi par des Suisses dont il a longtemps fait l’éloge, côté méthode, rigueur, discipline», nuance notre interlocuteur.

Pas faux. L’ancien auditeur d’UBS a, au fil des années et de la mobilisation générale contre la fraude fiscale, pris l’habitude de voir dans les banques suisses une sorte de mal absolu. Les mots «mafias» ou «rouages criminels» font vite irruption. Les termes de son avocat William Bourdon, ulcéré de buter dans les affaires de blanchiment et de biens mal acquis par certains potentats africains «sur une Suisse pour qui la seule légalité qui compte est la sienne», ont fait école.

«Prêt à un second procès»

Un vétéran de Transparency International – l’association anticorruption, avec laquelle le lanceur d’alerte collabore – confirme: «Nicolas n’a jamais été à l’aise avec la brutalité fondamentale, sans pitié, de la finance internationale, quel que soit le pavillon bancaire. Il n’a pas dilapidé ses bonus comme tant d’autres. Il voit les gens derrière l’argent. Il aime les chiffres plus que les profits.» Vrai? Depuis dix ans, face à l’avalanche de procédures, la posture morale de l’intéressé lui sert en tout cas de défense. Pas de livre confession. Une référence constante à la solidité de sa famille face à l’épreuve. La Suisse qu’il ne supporte pas porte en revanche un nom, gravé dans sa mémoire: «France International», l’appellation de l’ancien desk d’UBS AG chargé jadis des évadés fiscaux hexagonaux, des beaux quartiers parisiens jusqu’aux vignobles du Médoc.

«J’ai tous les visages en tête. Je voyais passer les notes de frais de plusieurs dizaines de milliers d’euros par moi, présentées par des chargés d’affaires pirates qui, en théorie, n’auraient jamais dû mettre les pieds en France. Ils venaient y faire quoi? Qu’on me réponde!» L’homme cite, comme preuve du harcèlement moral qu’il a dû subir, la mise en examen d’UBS France, en octobre 2017, pour «subornation de témoin». Guerre de tranchées. «Je suis prêt à un second procès. Face à face. Eux contre moi», lâche-t-il au Temps. L’auditeur qui intégra UBS dans l’obscurité fatale du secret bancaire rêve aujourd’hui d’en découdre. A découvert.


Profil

Mai 1969 Naissance à Saumur (Maine-et-Loire).

1993 Diplômé de l’Ecole supérieure de commerce international.

1994 Intègre le cabinet Arthur Andersen.

1996 Rejoint la Kredietbank Luxembourg.

2001 Embauché au service Audit et enquêtes internes d’UBS France.

2006 Découvre les «carnets du lait».

2009 Licencié par UBS pour mensonge.

2012 Remporte son jugement aux prud’hommes contre UBS.

8 octobre 2018 Ouverture du procès français d’UBS.

Publicité