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Nicole Burth, directrice générale du groupe Adecco pour la Suisse.
© François Wavre | lundi13

Emploi

Nicole Burth, directrice d'Adecco Suisse: «La guerre des talents va s’exacerber»

Les profils spécialisés sont devenus si rares que les recruteurs doivent aujourd’hui recourir à des techniques de chasseurs de têtes, traditionnellement réservées aux hauts cadres dirigeants. Les explications de la directrice générale du groupe Adecco pour la Suisse

Adecco, numéro un mondial des solutions en ressources humaines, touche chaque jour quelque 700 000 travailleurs à travers la planète. Le groupe basé à Zurich se considère comme le plus grand employeur au monde. Même si ce dernier n’emploie directement «que» 33 000 salariés, pour un chiffre d’affaires 2016 de près de 26 milliards de francs.

La multinationale aux origines lausannoises vient de redéployer son portefeuille de marques (Adia, Adecco, Spring Professional, Badenoch & Clark, Lee Hecht Harrison et Pontoon). Elle entend faire pivoter son modèle d’affaires grâce au numérique et recruter davantage de cols bleus.

Lire aussi: Adecco a fait bondir son bénéfice en 2016 

Rencontre avec sa patronne pour le marché suisse, Nicole Burth, qui dirige 600 collaborateurs ayant traité 23 000 contrats de travail fixe et temporaire et généré (pour les territoires helvétique, allemand et autrichien) 2,5 milliards de francs de ventes l'an passé.

Le Temps: Quels sont les plus grands défis à venir du marché du travail?

Nicole Burth: J’observe deux tendances lourdes: la numérisation de l’économie et l’évolution démographique. Le premier phénomène risque de provoquer, à terme, la suppression d’un emploi sur deux. Toutefois, chaque nouveau poste créé dans le domaine des technologies devrait générer en moyenne cinq autres emplois dans le secteur des services.

C’est-à-dire?

Les profils avec des responsabilités accrues et des horaires de travail plus exigeants sont censés doper les activités liées à la puériculture, au coaching sportif, au nettoyage à domicile, etc. Mais, pour que cette dynamique opère, elle doit s’accompagner – via la formation idoine – d’un basculement des compétences vers le numérique, afin d’éviter que les déséquilibres sur le marché ne se creusent.

En quoi la démographie joue-t-elle un rôle dans ce processus?

Elle contrarie l’adaptation au numérique. En effet, l’accélération des départs à la retraite des baby-boomers va provoquer une situation de carence inédite. A l’horizon 2030, un demi-million de travailleurs seraient concernés en Suisse, soit environ 10% des actifs. C’est énorme, sachant que le taux de chômage helvétique [3,1% en novembre] est déjà très faible. Le marché manquera encore davantage de profils recherchés. Nous assisterons alors à une exacerbation de la guerre des talents, ce que l’on commence déjà à ressentir aujourd’hui, notamment dans l’informatique et l’ingénierie, voire parmi les spécialistes de l’analyse des données de masse, un domaine qui n’est pas encore enseigné dans toutes nos facultés.

Quelles innovations ont retenu votre attention lors du congrès HR Tech d’Amsterdam, fin octobre dernier?

De nouvelles applications prometteuses sont lancées presque tous les jours. Parmi celles que nous avons déjà testées en Suisse, je peux citer Hire View, un outil d’entretiens à distance, où les questions du recruteur sont enregistrées à l’avance et auxquelles les candidats peuvent répondre quand ils le souhaitent. L’objectif est ici de dégager une première impression, le contact physique intervenant dans un second temps, si une sélection plus approfondie est exigée.

La gestion des données de masse est aussi une activité clé. Adecco Analytics, par exemple, permet déjà de faire dialoguer nos relevés internes sur le marché du travail avec les statistiques locales et internationales officielles. Cela permet d’obtenir des informations prédictives en matière d’emploi. Nous avons d’ailleurs lancé un centre mondial de compétences numériques, baptisé Groupe X, lequel est chargé de scanner les dernières innovations et d’engager les partenariats externes pour imaginer des produits de nouvelle génération.

Adecco Group développe-t-il avec la Silicon Valley des technologies de pointe, dont certaines sont appelées à être déployées mondialement?

Oui, nous avons dernièrement lancé Ella et Mya, deux chatbots révolutionnaires. Ces derniers sont pour l’heure disponibles uniquement en anglais. Mya, spécialisé dans les premiers entretiens, fonctionne comme Higher View. A la différence près que le logiciel est adossé à de l’intelligence artificielle. Ella, de son côté, est destiné à l’accompagnement professionnel. C’est en gros un agent de carrière et de réputation numérique, doté notamment de la faculté de doper n’importe quel CV, en seulement 72 heures, afin que la visibilité de ce dernier soit garantie, notamment sur les réseaux sociaux.

Comment vivez-vous la 4e révolution industrielle?

Comme nos quelque 100 000 clients à travers le monde, nous nous préparons à une potentielle vague de chômage et de reconversions vers de nouveaux métiers. Les modèles traditionnels changent, mais notre rôle reste le même: dénicher des profils. Toutefois, nos méthodes de recherche ont évolué. Aujourd’hui, pour trouver un spécialiste, il faut se comporter comme des chasseurs de têtes. Leurs techniques se sont démocratisées et viennent en complément, voire se substituent aux publications d’annonces classiques. On estime à environ 20% le taux de travailleurs qui recherchent activement un emploi. C’est insuffisant. Il est à présent indispensable de se concentrer sur ceux qui sont en poste, mais qui n’imaginent pas forcément le quitter.

Quels profils trouve-t-on en excès en Suisse?

Pour résumer, nous avons trop de vendeurs et de vendeuses, mais pas assez d’ingénieurs, d’informaticiens, d’infirmières ou de menuisiers.

Le travail temporaire a-t-il un avenir?

Absolument, ce type d’emploi est même appelé à croître fortement. Aujourd’hui, un tiers de la population active en Suisse exerce déjà une activité à durée limitée, dans le cadre d’un projet, d’un remplacement ou à durée indéterminée. Et cela par choix de leur part, non pas par obligation.

Face au phénomène grandissant de «gig economy» («l’économie des petits boulots») et en référence à Uber, sommes-nous condamnés à n’accepter que des emplois mal payés et précaires?

L’autoroute du numérique n’est pas uniquement pavée de dangers. Elle est aussi jalonnée d’opportunités. En Suisse, par exemple, les entreprises commencent, en vertu de leur charte interne, à convertir leurs travailleurs indépendants en employés temporaires, de manière à leur assurer une couverture sociale. Je suis d’avis que les entreprises fonctionnant comme Uber devraient payer des charges sociales.

Comment faites-vous pour attirer les «millennials», dont on dit qu’ils trouvent plus facilement leur premier client que leur premier employeur?

On fait ce que l’on peut pour les séduire. Comme tout le monde. Les nouvelles générations sont surtout à la recherche de sens et d’acquisition de compétences, plutôt que soucieuses de garder un poste à vie. Leur attitude entrepreneuriale nous fait parfois concurrence sur le marché du travail. Mais je salue en même temps le fait que les jeunes semblent avoir aujourd’hui davantage confiance en eux.

A quoi doit servir Adia, votre nouvelle application lancée en mai dernier sur le marché suisse?

Nous avons recyclé notre marque historique, créée il y a 60 ans et à l’avant-garde du placement temporaire, pour en faire un outil pionnier dans le domaine numérique. Il s’agit d’une plateforme de mise en commun, qui s’adresse aux entreprises des secteurs de la restauration et des débits de boissons, du catering, ainsi que des manifestations et des promotions pour les PME, qui sont à la recherche de personnel temporaire ou de dépannage rapide. C’est une sorte d’Uber pour l’hôtellerie. Adia permet de se passer des entretiens d’embauche classiques, puisque le système est basé sur la réputation des candidats, lesquels sont évalués à travers des notes. Le dispositif a été lancé en mai dernier outre-Sarine et fonctionne depuis le mois de septembre en Suisse romande.

Existe-t-il d’autres initiatives de ce genre?

Oui, par exemple YOSS [«Your Own Boss»], une start-up développée par Microsoft, dont la plateforme a été lancée par le groupe Adecco il y a environ deux mois, lors du HR Tech d’Amsterdam. Cet outil permet aux entreprises de passer des contrats directement avec des indépendants. Il commercialise un catalogue collectif à la demande, comprenant un support administratif de bout en bout, avec la possibilité de souscrire des prestations de sécurité sociale. L’offre est disponible depuis environ dix jours à Paris. Les free-lances sont le cœur du marché du travail de demain. Ils devraient représenter plus de 50% de la main-d’œuvre aux Etats-Unis en 2025. Et sont déjà 9 millions en Europe, ayant facturé pour près de 315 milliards de francs de missions.


Profil

1972: Naissance le 23 mars, à Saint-Gall.

1997: Master en économie de l’Université de Zurich.

2002: Après avoir travaillé pour UBS et Deutsche Bank, elle rejoint Lombard Odier Darier & Hentsch, où elle suit notamment le cours des actions Adecco.

2004: Décroche son diplôme de Chartered Financial Analyst (CFA).

2005: Recrutée par le groupe Adecco, dont elle est la directrice générale pour la Suisse depuis deux ans, après avoir occupé les postes de directrice financière de Pontoon Solutions (une marque d’Adecco basée en Floride), piloté l’antenne allemande du numéro un mondial des solutions en ressources humaines et géré les relations avec les investisseurs ainsi que des projets spéciaux.

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