«Quand Marunouchi brûle…» En titrant, courant janvier, sur le risque d'un incendie financier dans le quartier des grandes banques de Tokyo, l'hebdomadaire anglais The Economist s'était attiré les foudres des rares économistes confiants dans le redressement de l'économie japonaise. Or deux mois après, ce scénario-catastrophe est pris au sérieux par à peu près tout le monde. La plongée de l'indice boursier Nikkei a renforcé, comme le prédisaient nos confrères britanniques, le risque d'une moins-value importante pour les portefeuilles d'actions détenues par les grandes banques japonaises, déjà écrasées sous une montagne de créances difficilement recouvrables. Au risque de voir, à la veille de la fin de l'année fiscale japonaise le 31 mars, leurs fonds propres se tarir et leurs bilans déjà fragiles sombrer dans le rouge vif.

Un séisme bancaire dans l'archipel n'entraînerait pas obligatoirement une dépression immédiate des marchés financiers mondiaux. La plupart des banques nipponnes très exposées sur la Bourse de Tokyo – comme la Banque Daiwa, qui a exprimé vendredi des «inquiétudes» – ont en revanche une exposition moindre sur les autres grandes places boursières. Mais la déflagration se ferait à moyen terme sentir partout. Obligé de refinancer son secteur bancaire en perdition, l'Etat japonais se trouverait obligé de constituer un fonds d'urgence de sauvetage des banques. Il n'aurait alors pas d'autre choix, pour l'alimenter, que d'emprunter davantage ou de rapatrier d'urgence une partie de ses fonds placés à l'étranger, notamment aux Etats-Unis. Une pénurie de capitaux disponibles en résulterait, asséchant les finances de la planète dont le pays du Soleil-Levant reste le premier créditeur. L'économie japonaise, quant à elle, se contracterait encore davantage: beaucoup d'entreprises nipponnes se retrouvant privées, par les banques acculées au dépôt de bilan, des lignes de crédit indispensables au maintien de leurs activités.

L'hypothèse d'une telle crise d'ici la fin mars est toutefois jugée «peu probable» à Tokyo. Pour prévenir un mouvement de panique lié aux nouvelles réglementations comptables en vigueur, la banque centrale japonaise a ainsi déclaré qu'elle se montrerait «flexible» sur l'estimation des avoirs boursiers. Les experts affairés à scruter les portefeuilles d'actions des grandes institutions financières nipponnes affirment pour leur part que les pertes récentes concédées par les banques japonaises demeurent largement compensées par les gains antérieurs, beaucoup de leurs participations remontant à une dizaine d'années, voire plus: «L'inquiétude ambiante est compréhensible car la chute brutale d'un marché boursier n'est jamais une bonne chose», nous confiait début mars Jean-Pascal Rolandez, de BNP Paribas Tokyo. Mais tirer le signal d'alarme est injustifié. Grâce aux fusions annoncées à l'automne, des groupes plus grands, donc susceptibles d'amortir davantage les chocs, sont en train d'émerger. La restructuration en cours du système bancaire japonais va au contraire se trouver accélérée.»

Reste l'élément psychologique. Or celui-ci, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est pas au beau fixe. La semaine dernière, le président de l'association des banques japonaises lui-même, Yoshifumi Nishikawa, est monté au créneau pour exprimer ses «vives préoccupations», au cas où le Nikkei crèverait le plancher des 12 000 points, contre 12 190 points ce lundi. L'agence de notation financière internationale Fitch y est aussi allée de son couplet, en menaçant d'abaisser la note de 19 banques de l'archipel. En 1998, sous les coups de boutoir de la crise financière asiatique, deux banques importantes – la Long Term Credit Bank of Japan et la Nippon Credit Bank – avaient fait faillite. Temporairement nationalisées, elles avaient ensuite été revendues après que les pouvoirs publics nippons eurent épongé leurs pertes.