Rassurer, rassurer et rassurer encore. Lorsque Yusuf Alireza a pris la parole lundi à l’occasion de la conférence téléphonique des résultats de son groupe, le patron du négociant Noble Group n’avait que ce seul objectif. Car depuis février et la publication de rapports anonymes mettant en doute l’assise financière de l’entreprise, l’action du plus grand trader d’Asie, basé à Hongkong mais coté à Singapour, a perdu 62%.

Analystes et journalistes étaient prévenus: «Vous verrez, aujour­d’hui, nous allons rendre publiques davantage de données que nous ne l’avons fait toutes ces dernières années», a dit Yusuf Alireza en introduction. Deux heures et six minutes plus tard, il s’excusait: «Oui, la conférence a duré bien plus longtemps que d’habitude, mais nous voulions être sûrs de répondre à toutes vos questions.» Ces dernières ont été nombreuses. Car lundi, la société qui emploie quelque 170 personnes entre Lausanne et Genève – sur plus de 1600 dans le monde – n’a pas uniquement détaillé ses résultats semestriels, qui ont vu le profit net de la société reculer de 4,5% à 65 millions de dollars. Elle a également mis en ligne les 37 pages d’un rapport très attendu: celui du cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers devant réfuter définitivement les insinuations de la société Iceberg Research.

Une société, qui se manifeste à travers un blog Wordpress et un compte Twitter, et qui, depuis le mois de février, multiplie les insinuations assassines contre Noble Group. En particulier sur cer­taines méthodes comptables. «Noble Group est le prochain Enron» répète Iceberg Research, faisant allusion à la société pétrolière américaine connue pour sa gigantesque escroquerie. Selon Iceberg Research, Noble Group, comme Enron, utiliserait la technique dite «Mark-to-market» pour surévaluer certaines positions et camoufler des pertes.

«Prenez le temps de lire le rapport publié aujourd’hui dans le détail et faites-vous votre propre opinion. Ne vous fiez pas à un blogueur anonyme qui veut simplement manipuler le cours de notre action», a martelé Yusuf Alireza. Noble Group croit d’ailleurs connaître les sources de Iceberg Research. Selon une lettre ouverte publiée en juin, il s’agirait d’un ancien employé renvoyé pour ses «très mauvaises performances».

Simple revanche? Peut-être. Quoi qu’il en soit, Noble Group n’a pour l’heure pas réussi à calmer l’inquiétude des investisseurs. Même en dépensant sans compter pour racheter ses propres actions. En juin, l’agence de notation Standards & Poors a même dégradé la note de la société de «stable» à «négative». «Notre société n’est toujours pas risquée, balayait lundi Yusuf Alireza. De toute façon, aucun de nos grands concurrents, Vitol, Trafigura, Mercuria ou Louis Dreyfus, n’est noté par une agence [car ils ne sont pas cotés en bourse].» Sous-entendu: impossible de comparer la situation de Noble Group avec une société équivalente.

Contacté par Le Temps à la suite de la publication du rapport, Iceberg Research estime que ce dernier «échoue à répondre aux inquiétudes du marché. Oui, Noble respecte formellement la loi, mais Enron le faisait aussi…» Pourquoi rester anonyme? «Parce que ceux qui font notre travail [d’alerte] sont confrontés à des sociétés qui peuvent se comporter de manière agressive.» Enfin, Iceberg Research assure «n’avoir financièrement rien gagné» durant cette opération mais prévient, en conclusion de son courriel: «Nous ferons de l’argent avec notre prochain projet.»

On saura mardi matin si les marchés ont été convaincus par le rapport de PWC. Hasard du calendrier, lundi, jour de fête nationale à Singapour, la bourse était fermée.