Technologies

Noisebridge, un espace sur courant alternatif

Le «hackerspace» californien est un célèbre repère d’adeptes du code informatique. Ensemble, ils défendent un modèle de vie aux antipodes des valeurs de la Silicon Valley. Objectif: donner du sens aux technologies

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Alors que le brouillard matinal se dissipe, le quartier hispanique prend doucement vie. Un poste de radio diffuse un air latino à l’entrée d’une boutique. A quelques pas de là, un marchand de fruits et légumes vante la fraîcheur de ses produits. Des pastèques, des avocats et du jicama sont disposés sur les étals. A côté de cette offre appétissante, qui empiète sur le trottoir, une solide grille en fer forgé bloque l’accès à un bâtiment quelconque. Une caméra est braquée sur le visiteur. Une fois la porte franchie, avec l’aide d’une habituée des lieux, il faut emprunter un escalier multicolore pour découvrir l’un des plus anciens hackerspaces de la baie de San Francisco. Bienvenue à Noisebridge.

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A l’intérieur, c’est un joyeux désordre. Des câbles électriques et un fauteuil pendent au plafond. Un mur de bouteilles en verre s’illumine selon la volonté d’un programme informatique. A cet instant, la fresque électronique affiche un cœur blanc qui bat sur un fond rouge. Enthousiaste, Timothy improvise une visite de cet espace de 500 mètres carrés. Le jeune homme, qui arbore un chignon noué à la va-vite, lève les bras en l’air pour annoncer la seule règle à respecter: «Comportez-vous excellemment les uns avec les autres!»

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Pour les hackers, le codage est un geste artisanal

Assis autour d’une grande table, une dizaine de personnes pianotent en silence sur leurs ordinateurs. Le loft, aménagé dans un ancien atelier de couture industrielle, accueille des adeptes du code informatique. Des hackers. A l’origine, le mot faisait référence à une personne qui fabrique un bien à l’aide d’une hache. A Noisebridge, ce n’est pas seulement une image.

Les habitués peuvent laisser libre cours à leur imagination en travaillant le bois dans un espace dédié à la menuiserie. Ils peuvent également imprimer des objets en trois dimensions, s’essayer à la couture, composer de la musique ou s’immerger dans un monde virtuel à l’aide d’un fond vert. «Les hackers se considèrent souvent comme des artistes. Ils estiment que le codage est un geste artisanal à travers lequel ils insufflent toute leur créativité», écrit Michel Lallement dans son livre L’âge du faire. Entre 2011 et 2012, le sociologue français a observé le fonctionnement du hackerspace san-franciscain. C’est dans un tel lieu qu’une «nouvelle grammaire du vivre-ensemble» prend vie.

Renommée internationale

Le concept a éclos en Europe avant de faire fureur aux Etats-Unis. La tendance est mondiale. Il existait une vingtaine d’espaces de ce type en 2000. En 2018, on en compte près de 2300, selon le site de référence hackerspaces.org. De nombreux curieux tentent l’expérience. Casquette sur la tête, Paul se définit comme un «nomade numérique». Il a passé trois mois à Zurich pour travailler et participe désormais à un cours de code informatique proposé par Noisebridge. Objectif: améliorer son site web MyFoodData, une plateforme qui détaille la composition des aliments. «J’ai monté cette petite affaire pour que les gens puissent facilement repérer les additifs mauvais pour la santé. Le site est financé par la publicité», raconte-t-il.

Diplômé de l’Université de Caroline du Nord, Paul s’acclimate bien dans ce petit monde de bidouilleurs. En quelques heures, il a sympathisé avec plusieurs habitués. Entre eux, ils n’hésitent pas à se donner des conseils. C’est la force de cet espace alternatif. Fondée en 2007, la communauté de Mission Street a connu un succès grandissant auprès d’une population de jeunes gens à l’esprit libertaire. Au point d’acquérir une renommée internationale.

Hippies et culture de la débrouille

Deux oreilles de chat et une mèche rose dépassent d’un ordinateur couvert d’autocollants. Originaire de Berlin, Marco passe une grande partie de son temps au milieu des machines et appareils électroniques étranges: «Je n’arriverais pas à avancer sur mon projet sans les compétences et l’énergie de la communauté de Noisebridge.» La première fois, il est venu dans cet espace à pas de chat. Il débutait dans l’apprentissage du code et ne savait pas par où commencer. Ce «grand complexe» lui a donné une idée: créer un guide en ligne pour les débutants. «Je veux aider les gens à libérer tout leur potentiel», affirme le jeune homme de 24 ans. Cette petite phrase pourrait être prononcée par un ambitieux entrepreneur de la Silicon Valley. A une chose près: ici, la valorisation marchande des inventions n’est pas une priorité.

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Noisebridge puise ses racines dans la contre-culture californienne des années 1960. A cette époque, les hippies s’installent à San Francisco pour y vivre en marge de la société. Une frange de la population – qu’on appelle les néo-communalistes – rêve de changer le monde. Le mouvement est persuadé que la technologie constitue un moyen d’émancipation. Un outil pour développer des modes de vie alternatifs.

Un homme marque cette génération par son excentricité et sa vision du monde: Stewart Brand. En 1968, cet ex-hippie amoureux du LSD publie la première édition du Whole Earth Catalog. Un manuel de la débrouille pour apprendre à fabriquer soi-même tout et n’importe quoi, bien avant l’heure des hackers et de l’informatique grand public. «Nous sommes l’équivalent des dieux, et ferions mieux d’être à la hauteur», prévenait-il dans son catalogue.

Vallée de l’absurde

Le cofondateur de Noisebridge, Mitch Altman, se nourrit de cette énergie du passé. Après avoir gagné correctement sa vie grâce à ses trouvailles, il assure la promotion de la culture du hacking partout dans le monde. «A San Francisco, les start-up sont financées par des capital-risqueurs qui n’ont qu’une obsession: le profit. Ils ne soutiennent pas de petites communautés qui proposent un projet durable et qui apportent du sens. Ce système économique, tourné vers les investisseurs, est incroyablement stupide», juge-t-il. Dans son cercle, le cœur mondial de l’innovation a hérité d’un surnom peu flatteur: la Silly Valley, soit la vallée de l’absurde.

Une fois que vous avez passé la porte du hackerspace, vous êtes en partie responsable de son fonctionnement.

Beka Valentine, une habituée des lieux

Dans le loft industriel, un drapeau anarchiste flotte au-dessus de la tête des bidouilleurs. Personne n’impose sa loi. La prise de décision repose sur le consensus. Bien loin de l’organigramme vertical des géants de la tech, ce mode d’organisation peut surprendre. Comment un endroit sans dirigeant peut-il fonctionner correctement? Qui paie les factures? Qui se charge de nettoyer les toilettes? «La réponse à toutes ces questions est simple: une fois que vous avez passé la porte du hackerspace, vous êtes en partie responsable de son fonctionnement et de son entretien», répond Beka Valentine, une militante féministe qui développe un logiciel de commande vocale.

Histoire tumultueuse

Cette présentation idyllique ne reflète que partiellement la réalité. Noisebridge est sur courant alternatif depuis ses débuts. En 2011, les membres de la communauté soutiennent activement le mouvement Occupy, principalement dirigé contre les inégalités économiques. Le hackerspace devient une base arrière pour des militants plus ou moins bien intentionnés. Certains volent du matériel, ce qui entraînera la fermeture temporaire du lieu. «On a tiré les leçons de cette période affreuse», souligne Mitch Altman.

Aujourd’hui, un nouveau défi de taille se présente. Après plusieurs années passées dans un loft lumineux, la communauté de hackers doit trouver de nouveaux locaux. Et il y a urgence. Le propriétaire semble décidé à se débarrasser de Noisebridge. Le bail aurait dû être résilié cette année, il a finalement été renouvelé au dernier moment. L’opération est toutefois douloureuse: le montant du loyer a doublé. Les dépenses totales de l’association s’élèvent désormais à environ 10 000 dollars par mois, soit l’équivalent de ses revenus pour le mois de juillet.

San Francisco doit rester un endroit où les gens peuvent explorer de nouvelles manières de vivre.

Mitch Altman, cofondateur de Noisebridge

«Si on pouvait, on aimerait beaucoup rester dans ce lieu. Mais il est évident que ce souhait n’est pas viable, regrette Mitch Altman. Nous avons donc fait appel à une société spécialisée dans la collecte de fonds.» Objectif: acheter un immeuble pour ne plus dépendre du marché de la location. Mais dans la capitale californienne, les prix de l’immobilier atteignent des sommets. Le cofondateur de Noisebridge l’admet, la communauté est en danger.

Sera-t-elle poussée aux frontières d’une ville devenue trop chère? Cette éventualité est balayée d’un revers de main par Mitch Altman. Il tient à maintenir ce mouvement alternatif au cœur des blocs. «C’est un projet à la fois excitant et difficile, admet-il. San Francisco doit rester un endroit où les gens peuvent s’entraider et explorer de nouvelles manières de vivre. Le monde n’en sera que meilleur.»

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