«J'ai multiplié ma rémunération par 2,5.» Décontracté dans un costume sombre, Alexandre* ne regrette pas une seconde d'avoir quitté son poste de gérant de fortune dans une grande banque à Genève. «Il y avait trop de réunions; trop de politique interne. Depuis que je suis à mon compte, je passe davantage de temps à exercer mon métier, c'est-à-dire à m'occuper de mes clients», déclare le jeune quadragénaire.

Mais «ses» clients étaient surtout ceux de la banque. La plupart ne l'on pas suivi. De 500 millions de francs dans la banque, son portefeuille a fondu à 50 millions de francs. «C'est un cas de figure classique», commente un gérant indépendant établi de longue date. «Comme j'ai récupéré 20 millions les mois suivants, cela m'assure un revenu annuel de 700 000 francs», se félicite Alexandre. Paradoxalement, les gérants indépendants ne sont pas moins chers que les banques. Leurs frais de gestion s'élèvent en général à 1% par an.

 

Tendance très encourageante

Alexandre fait partie de la grosse centaine de gérants indépendants qui ont ouvert boutique en Suisse romande depuis un an. L'Association suisse des gérants de fortune (ASG), l'un des organismes d'autorégulation de la profession, a inscrit 70 nouveaux membres en 2004. Ils avaient été 77 l'année précédente. L'Association romande des intermédiaires financiers (ARIF) en recense 154 en août 2004 contre 149 un an plus tôt. «Les demandes d'affiliation viennent très régulièrement», reconnaît Norberto Birchler, le secrétaire général de l'ARIF. «La tendance est très encourageante», ajoute Maurice Baudet, le directeur de l'ASG. Il estime à 400 milliards de francs la masse gérée par les gérants indépendants.

«Contre toute attente, le secteur ne s'est pas consolidé après la chute des Bourses», s'étonne Antoine Spillmann, le directeur de Bruellan, une société de gestion de fortune à Genève. «Nous recevons les épargnants qui veulent confier leur argent à des gens qui font exclusivement de la gestion», témoigne l'associé d'un important acteur de la branche. Les banques privées, dont la gestion est le métier de base, ont été nombreuses à se diversifier dans le courtage, les fonds de placement, voire dans la banque d'affaires. «Les gérants indépendants sont ceux qui sont restés le plus fidèles à l'état d'esprit des banques privées d'il y a cinquante ans», suggère Antoine Spillmann. Cela semble profiter à la profession: en 15 ans, sa part de marché dans la gestion de fortune suisse est passée de 3% à 10%, selon l'ASG.

La montée en puissance des gérants indépendants n'est pas une particularité suisse. «Dans les pays anglo-saxons, la séparation entre gérant et dépositaire est beaucoup plus courante et continue de progresser», indique Marc Hoegger, associé chez Notz, Stucki & Cie, l'un des plus gros gérants indépendants en Suisse.

Les banques sont ambivalentes vis-à-vis de ce marché en croissance. D'un côté elles sont attentionnées auprès de ces gérants indépendants qui ouvrent des comptes chez elles et effectuent des transactions. UBS les qualifie de «pilier central de ses activités en Suisse». D'un autre côté, les banques regrettent les commissions qui leur échappent. L'attitude qu'elles adoptent à l'égard de leurs employés épris d'indépendance est encore plus tranchée.

 

Des gérants en stand by

«Dans les grandes banques, des gérants sont en permanence en stand by pour prendre la place de leurs collègues qui voudraient donner leur congé, assure un gérant indépendant transfuge d'un important établissement à Genève. Le démissionnaire est abondamment dénigré auprès de ses clients; il s'agit de retenir ces derniers coûte que coûte.» La mise sur pied d'équipes autour des clients vise également à réduire les risques encourus au moment d'un départ. Mais cette mesure a des limites car, de plus en plus souvent, ce sont des équipes entières qui se mettent à leur compte.

Le nouveau membre type de l'ASG regroupe trois ou quatre gérants entourés d'une petite équipe de soutien. «Ce sont de véritables sociétés», commente Maurice Baudet. En général, la masse sous gestion de démarrage dépasse les 250 millions de francs. Les professionnels s'accordent pour dire que les contraintes légales, en particulier la Loi sur le blanchiment d'argent (LBA), ont élevé la taille critique à partir de laquelle un gérant indépendant est viable. «Si vous avez une centaine de clients, le LBA devient très chronophage», témoigne un gérant indépendant qui passe déjà une bonne partie de son temps à rendre visite à ses clients aux quatre coins du monde.

 

Divergences

Cela n'inquiète pas Alexandre: «Mes banques se chargent des contrôles administratifs.» Elles en ont le devoir du moment où les comptes sont chez elles. «Normalement, le gérant indépendant devrait refaire le travail», remarque la source précitée. Il y a aussi l'informatique. «Un gérant indépendant digne de ce nom doit avoir son propre système», estime l'associé d'une grosse société de gestion de fortune. «Les banques fournissent les logiciels», rétorque un acteur de moindre taille. Les avis divergent. La taille critique serait de 1 milliard de francs pour les uns; de 130 millions pour les autres. Les écarts sont si grands parce qu'il y a gérant indépendant et gérant indépendant.

Notz, Stucki & Cie qui emploie 80 personnes pour plus de 10 milliards de fonds gérés ne joue pas dans la même catégorie qu'Alexandre avec ses 70 millions. Le premier est une entreprise structurée dont la pérennité est a priori assurée. Le second est un homme-orchestre qui risque de disparaître au moment de la retraite. Cela ne gêne pas Alexandre.

 

* Prénom d'emprunt.