La colère gronde et ne cesse de s’amplifier dans le microcosme horloger. Raison de ce courroux dans un secteur qui d’habitude n’expose pas publiquement ses (res)sentiments: la décision de la Commission de la concurrence (Comco) d’autoriser Swatch Group à réduire ses livraisons aux entreprises tierces, donc ses concurrentes, dès l’an prochain. La diminution est de taille. Elle peut varier, en fonction des composants et du type de clients, de –5 à –30% par rapport au niveau de commandes de 2010. Les mesures provisionnelles décidées par le gendarme de la concurrence, en attendant les conclusions de son enquête, toucheront toute la branche, quoiqu’à des degrés divers. Dans le détail, la baisse sera de 15% pour les mouvements de montres finis livrés aux marques tierces et de 30% aux fabricants de génériques, comme Sellita ou Soprod.

«C’est totalement inacceptable et scandaleux. La décision de la Comco a été prise derrière des portes fermées, de manière secrète. C’est sûr, nous allons faire recours», témoigne un horloger neuchâtelois sous couvert d’anonymat, de peur «d’éventuelles représailles». La société chaux-de-fonnière Sellita, particulièrement affectée par la mesure, abonde dans ce sens: «Pourquoi la Comco ne nous a même pas consultés?», s’interroge son patron Miguel Garcia, qui va déposer un recours ce lundi. L’entreprise Lajoux-Perret et Frédérique Constant le feront également. De fait, selon nos recherches auprès de différents acteurs de la branche, le Tribunal administratif fédéral risque d’être submergé par des requêtes similaires.

Si globalement les marques comprennent la position de Swatch Group, «cette situation pourrait avoir d’importantes répercussions sur les postes de travail au sein des entreprises indépendantes», met en garde Peter Stas, patron de Frédérique Constant. Lequel va plus loin en affirmant qu’elle pourrait même compromettre l’emploi «dans toutes les sociétés hors du périmètre Swatch Group». «A court terme, cela va ralentir nos investissements et de fait l’embauche», selon Miguel Garcia.

«Ce qui m’agace le plus c’est que les clients du numéro un mondial de l’horlogerie sont traités différemment. Si ce n’est pas de la discrimination et de l’abus de position dominante, il faut m’expliquer», raconte un de ses confrères vaudois, encore sous le choc. «Et les réductions annoncées ne sont que des moyennes. La baisse sera nettement plus grande pour certaines marques qui sont dans le collimateur de Nick Hayek (ndlr: patron de Swatch Group)», prédit un autre horloger neuchâtelois.

L’ire porte sur plusieurs points, notamment celui de l’année de référence décidée par la Comco. «C’est en 2009, en pleine crise, que ces commandes avaient été passées. Leur niveau était forcément faible. Swatch Group va encore les réduire, alors que le marché est en pleine croissance et que beaucoup d’horlogers n’arrivent pas à faire face à la demande. Si le client ne trouve pas nos montres dans les magasins, il va forcément se tourner vers une marque de Swatch Group. On veut tuer la concurrence», s’offusque une entreprise horlogère genevoise, qui parle de mainmise du groupe biennois, voire «d’appauvrissement inéluctable» de l’offre dans le moyen de gamme.

Et d’où émanent les chiffres décrétés par la Comco? «Ils ont été fixés en négociation avec Swatch Group et après contact informel avec certaines des entreprises concernées. Les chiffres doivent aussi donner un signal que les clients de Swatch Group doivent effectivement chercher des autres sources d’approvisionnement, déjà pendant la procédure», répond Patrik Ducrey, de la Comco.

Par ailleurs, la décision risque d’avoir un effet domino sur tous les sous-traitants horlogers. «C’est mathématique. Comme il y aura moins de mouvements, les marques vont acheter moins de boîtiers, de cadrans, etc.», anticipe Miguel Garcia. Certains de ses clients ont déjà fait part de leurs vives inquiétudes.

L’incompréhension des horlogers peut toutefois surprendre puisque feu Nicolas G. Hayek avait moult fois déclaré vouloir mettre un terme au «supermarché horloger» et avait même fait officiellement part de ses intentions fin 2009 déjà. En outre, l’annonce de suspension des livraisons d’ébauches de mouvements au tournant du millénaire aurait dû alerter les horlogers sur d’autres restrictions à venir, puisqu’elle augurait un mouvement de plus vaste ampleur. «Mais il n’y a pas d’alternative à ETA pour les mouvements ou Nivarox pour les organes réglants (ndlr: toutes deux filiales de Swatch Group). Certes Sellita, Technotime, Soprod, Vaucher Manufacture, Lajoux-Perret ou encore Dubois Dépraz fournissent des pièces mais dans des volumes insuffisants pour répondre aux besoins», rétorque un horloger indépendant. «Il leur faut beaucoup plus de temps», conclut-il, à l’instar de la plupart de ses collègues.

«La baisse sera plus grande pour certaines marques qui sont dans le collimateur de Nick Hayek»