Matières premières

Norman Hay: «La Suisse est la marque la plus puissante»

Le secteur des matières premières est sous pression. Entretien avec Norman Hay, ex-patron de Cargill International

«La Suisse est la marque la plus puissante»

Négoce Le secteur des matières premières est sous pression

Entretien avec Norman Hay, ex-patron de Cargill International

Norman Hay, ex-président-directeur général de Cargill International, était l’invité la semaine passée à Genève de la Chambre de commerce britannico-suisse. Retraité du secteur des matières premières depuis l’été dernier, il a travaillé pendant trente-huit ans pour la plus importante société non cotée des Etats-Unis (135 milliards de chiffre d’affaires en 2014, 1,9 milliard de bénéfices et 143 000 employés), dont vingt ans à Genève. Cargill emploie un millier de salariés en Suisse, où le groupe déploie ses unités commerciales mondiales de négoce de sucre et de pétrole, ainsi que de transport maritime. Sixième plus grande entreprise du pays, la multinationale y génère un chiffre d’affaires annuel de 30 milliards de dollars. Rencontre.

Le Temps: Vu le prix des matières premières, faut-il s’attendre à des faillites ou à une consolidation dans ce secteur?

Norman Hay: Oui, il s’agit même d’un phénomène en cours. Mais ce n’est pas la baisse ou la hausse continue des prix qui sont à l’origine de ces changements. Le problème est lié au fait que les marchés sont plats. L’absence de volatilité a réduit les marges à néant.

– Estimez-vous que certains négociants sont devenus trop gros pour faire faillite?

– Non. Aucune société de négoce, aussi importante soit-elle, ne présente de risque systémique. Si vous remontez à 2008, lorsque la volatilité des marchés était à son comble [le pétrole est passé de 145 dollars à 32 dollars, ndlr], l’activité de fret est montée en flèche. Plusieurs institutions financières ont alors disparu, mais très peu d’acteurs du négoce. Personne ne peut garantir à 100% la stabilité du système. Toutefois, l’industrie des matières premières a prouvé qu’elle réagissait sainement aux crises.

– L’amende de 9 milliards de dollars, payée l’été dernier aux Etats-Unis par BNP Paribas pour avoir contourné des sanctions internationales, menace-t-elle le financement du négoce à Genève?

– Cette sanction, tout comme les ratios de liquidité exigés par les standards internationaux de Bâle III, a renforcé la pression sur les banques et diminué leur appétit à financer le commerce. Mais le marché a su s’adapter, d’autres acteurs ayant pris le relais. Je n’observe, pour l’heure, aucun bouleversement majeur de ce point de vue.

– Que vous inspire le franc fort?

– Je reste convaincu que la Suisse s’en serait beaucoup mieux sortie en n’instaurant pas de taux plancher. Car toute tentative de contrôler la valeur d’une monnaie est vaine, voire dangereuse. Mieux vaut faire preuve de réalisme avec les devises et laisser les marchés se corriger d’eux-mêmes. Même si cela implique d’en passer par un ajustement douloureux. Je regrette que les autorités s’imposent de réagir face à la moindre évolution jugée défavorable.

– C’est-à-dire?

En période de crise, les investisseurs achètent soit de l’or soit du franc. Rien ne peut, à terme, empêcher ou corriger ce réflexe. L’économie suisse doit se laisser le temps d’adapter sa productivité. Les entreprises helvétiques ont d’ailleurs commencé à le faire avec talent. C’est le meilleur moyen de traverser vivants d’éventuelles secousses à venir.

– Si, à l’abandon du taux plancher, vous ajoutez la réforme de la fiscalité des entreprises et la mise en œuvre du vote sur l’immigration de masse, ne pensez-vous pas que la Suisse devient moins attrayante?

– Je peux vous assurer qu’il n’y a pas de marque plus puissante que la Suisse. La valeur intrinsèque des produits helvétiques dépasse même leur appellation d’origine. Je ne vois aucun autre pays capable de reproduire cette spécificité. Il est vrai que le coût de la vie est un facteur important, mais il ne saurait primer sur des valeurs fondamentales comme la neutralité, une formation de qualité, l’abondance d’une main-d’œuvre compétente, etc. Les multinationales sont d’accord de payer une prime pour s’offrir ces éléments. Dans les années 1960 ou 1970, un entrepreneur aurait choisi la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis pour s’installer. Aujourd’hui, il irait en Suisse pour mener ses affaires.

– Certes, mais les négociants en matières premières sont réputés plus mobiles que les entreprises industrielles. En cas de modification importante des conditions-cadres, ils pourraient délocaliser plus rapidement.

– Non, un tel calcul leur serait préjudiciable. Car le bassin de compétences helvétiques est trop précieux. Vu sous cet angle, le monde du négoce n’est pas si différent du secteur manufacturier. Il faut des gens qualifiés, motivés et qui comprennent les processus de production. Sachant qu’un groupe ne gagne pas de parts de marché du jour au lendemain, la crainte que les courtiers tournent le dos à la Suisse me paraît infondée. Il suffit de regarder attentivement tout autour de soi pour s’en rendre compte: les entreprises du négoce, dont on a toujours pensé qu’elles quitteraient à la première occasion l’Arc lémanique, sont en réalité toujours présentes.

– Y a-t-il des éléments qui vous préoccupent en Suisse?

– Oui, le fait que les autorités fédérales ne semblent pas s’être préparées aux pressions extérieures [Union européenne, Etats-Unis en tête], jalouses du magnétisme exceptionnel de la Suisse. La Confédération me paraît encore manquer d’anticipation.

– Etes-vous conscient que Singapour prospecte régulièrement des sociétés à Genève pour les attirer?

– Oui, et je trouve cela parfaitement normal. Certaines multinationales ont déjà déplacé une partie de leurs effectifs en Asie. Mais elles conservent toujours un nombre d’employés déterminant en Suisse. Aucune grande entreprise de négoce n’est aujourd’hui capable de déménager brutalement pour l’étranger. Toutefois, on ne peut jamais exclure qu’un acteur décide de quitter Genève, en cas de changements extrêmes, comme un franc exagérément fort, une réglementation devenue inacceptable, une impossibilité d’importer de la main-d’œuvre qualifiée, ou une adhésion de la Suisse à l’Union européenne.

– Pouvez-vous parler d’EtherSec, votre start-up basée à Londres?

– Cette entité, fondée avec mon associé Adam Wacey en 2004, n’a aucun rapport avec les matières premières. Elle est spécialisée dans l’analyse vidéo à des fins sécuritaires. Et est sur le point de commercialiser un algorithme capable de détecter le passage d’êtres humains sur un enregistrement filmé. Ce produit fait appel à de l’intelligence artificielle. Et s’applique dans des contextes de surveillance de propriétés privées, comme des usines ou des demeures.

– Quel est votre regard sur l’état de santé de l’économie mondiale?

– Je suis très inquiet. Car notre capacité à produire des biens est supérieure à notre aptitude à les acheter. L’économie ne crée pas assez de richesses pour stimuler la demande. Même si le monde a déjà connu des bouleversements technologiques et de productivité, il est toujours parvenu à générer des emplois, mieux payés. De nos jours, les changements sont trop rapides. J’ignore si nous avons manqué une étape dans la formation des jeunes générations pour créer la prochaine vague de meilleurs postes de travail. Nous sommes de plus en plus entourés de robots. Nous en comptons 9 milliards dans le monde. Et ce chiffre devrait doubler d’une année à l’autre, sans que nous puissions dire quelle alternative d’emploi est prévue pour ceux qui ont été remplacés par des machines. Je ne suis pas contre les technologies. Je m’interroge juste sur la meilleure gestion des impacts économiques et sociaux de l’innovation.

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