A l’heure de la crise climatique et des manifestations à répétition contre les énergies fossiles, la production de gaz et de pétrole en Norvège, premier producteur européen, a-t-elle encore un avenir? C’est ce que veulent croire les industriels du secteur, qui ont prévu d’investir 21,5 milliards de dollars (autant en francs) en 2019. Mais aussi le ministre norvégien de l’Energie, Kjell-Børge Freiberg, qui s’est félicité de l’attribution, en janvier, de 87 nouvelles licences aux compagnies pétrolières: «Ce nouveau record confirme que cette industrie va continuer à créer de la valeur en Norvège. Cela va générer de l’activité, des découvertes et aussi des revenus pour l’Etat.»

Dans ce pays où le secteur des hydrocarbures représente 17% du produit national brut (PNB) et 43% des exportations, l’annonce ressemble en tout cas à une sortie du tunnel. Depuis quinze ans, la production norvégienne était en effet en déclin, avec notamment une production de pétrole divisée par deux. A partir de 2014, la chute du prix du baril avait aussi entraîné des milliers de licenciements, et une chute des investissements. Mais la courbe devrait rebondir dès cette année, pour rejoindre d’ici à 2023 les niveaux de 2004, quand la production norvégienne avait atteint son pic.

Un âge d’or commencé il y a 50 ans

Un rebond, donc, qui coïncide avec un anniversaire. C’est en effet en 1969 que l’or noir a été découvert dans les eaux norvégiennes de la mer du Nord, à Ekofisk. Cinquante ans plus tard, le royaume nordique, qui avait alors un PNB équivalent à celui de la Grèce, est devenu l’un des pays les plus riches du monde. En 2019, le gouvernement attend une manne de 289 milliards de couronnes, soit 34 milliards de francs, dont la plus grande partie sera investie dans le fonds souverain norvégien, le plus important de la planète.

La Norvège est devenue le troisième exportateur mondial de gaz, au coude à coude avec le Qatar, et fournit 25% des besoins de l’Union européenne. Ekofisk reste un gisement majeur, mais il a été relayé par de nouveaux sites. Troll, toujours en mer du Nord, est aujourd’hui la principale source du gaz norvégien. Johan Sverdup, gisement majeur de pétrole mis au jour en 2010, va entrer en production à la fin de l’année. Ces apports importants ne permettent cependant pas de compenser la fermeture ou l’épuisement de la centaine de sites off-shore exploités dans les eaux norvégiennes. «Cela n’est pas suffisant pour maintenir un haut niveau de production après 2025, avertit Bente Nyland, qui dirige l’agence gouvernementale Norwegian Petroleum Directorate. Des réserves plus importantes doivent être trouvées, et le temps presse.»

De la mer du Nord à la mer de Barents

La Norvège a donc besoin dans les années à venir d’une grande découverte, comme l’a été Ekofisk en son temps. Après la mer du Nord, puis la mer de Norvège, les autorités n’avaient plus attribué de nouvelles concessions plus au nord, notamment pour des raisons environnementales. Une politique qui a changé en 2016, avec l’ouverture de la zone sud-est de la mer de Barents, suite à un accord historique de délimitation des frontières maritimes avec la Russie.

Sur les 87 nouvelles licences accordées cette année, 14 concernent la mer de Barents. Selon les autorités norvégiennes, la moitié des hydrocarbures du pays reste encore à exploiter… et les deux tiers de ce qui n’a pas été découvert s’y trouveraient. Pour l’instant seuls deux gisements sont en production dans cette zone, mais pour Tommy Hansen, porte-parole de l’Association norvégienne du pétrole et du gaz (Norog), principal lobbyiste du secteur, il faut être patient: «La mer de Barents est la partie la moins explorée et la plus vaste du plateau continental norvégien. Tout indique que les réserves sont là, mais nous ne savons pas encore exactement où.»

L’ouverture de ces confins polaires à l’exploration et à la production est-elle compatible avec l’image de champion de l’écologie que la Norvège vend hors de ses frontières? Jusqu’à ces dernières années, la question n’était posée que par l’extrême gauche, les Verts et des ONG. Mais les mobilisations pour le climat changent la donne. Les autorisations d’activité des compagnies pétrolières sont de plus en plus contestées devant les tribunaux. Les travaillistes, pour l’instant dans l’opposition, sont contre de nouvelles explorations autour des îles Lofoten, joyau touristique du pays. Si le consensus norvégien autour du pétrole était remis en cause, avertit-on déjà à la Norog, ce serait «un signal d’alarme» qui pèserait sur les investissements futurs.