La Norvège plombée par la chute du brut

Reportage Le pays scandinave est largement dépendant de ses exportations de pétrole

L’effondrement du prix de l’or noir entraîne un bouleversement dans l’économie nationale.L’heure est au changement

Evidemment, on y trouve des fioles de pétrole brut. Mais aussi des maquettes de plateformes offshores, un quiz sur les ressources énergétiques de la Norvège et une fausse promenade en hélicoptère. Mais ce n’est qu’au fond d’un long couloir retraçant les grandes étapes de l’histoire pétrolière du pays – dans les derniers mètres du Musée norvégien du pétrole de Stavanger – que l’on évoque le récent effondrement du prix du baril.

La dernière petite pancarte de la visite indique ainsi Vanskelige Tider, des «temps difficiles». On y lit: «Les marchés mondiaux du pétrole ont connu des changements fondamentaux depuis les années 1970. Les prix ont grimpé, puis chuté, puis grimpé de nouveau – plusieurs fois. La Norvège est très vulnérable face à ces fluctuations et n’a que peu d’opportunités de l’influencer.»

La pétrole, du travail à 300 000 personnes

C’est peu dire. Le pétrole fournit du travail directement ou indirectement à près de 300 000 des 5,2 millions de Norvégiens. Et depuis que la matière première la plus utilisée au monde a perdu 60% de sa valeur en une année, le quotidien local Aftenbladet a déjà dénombré 22 879 suppressions de postes dans le pays.

Le Musée du pétrole, à Stavanger (DR).

«Presque toutes les entreprises privées sont liées d’une manière ou d’une autre à l’industrie pétrolière. Ici, quand le pétrole va mal, c’est l’économie entière qui tombe malade», commente Rudolf Knoblauch. L’ambassadeur suisse, qui nous reçoit dans un petit salon de sa propriété nichée dans la banlieue d’Oslo, explique que le pays réfléchit aujourd’hui à son «omstilling», son changement profond. «Mais la question qu’il faut se poser c’est: y a-t-il une économie norvégienne au-delà du pétrole?» s’interroge Rudolf Knoblauch.

Il n’est pas le seul à se poser la question. Après avoir couru dans les rues de la capitale balayées par une pluie glaciale, Simen Sætre se réchauffe les mains autour d’un grand verre de thé. L’auteur du livre Petromania, qui planche sur la dépendance de son pays à l’or noir, affirme que le défi de la Norvège, c’est sa diversification. «Tout le monde en parle mais rien n’est fait pour cela», regrette-t-il. Comme bon nombre de Norvégiens, Simen Sætre pense que l’avenir de son pays passe par l’exportation d’un savoir-faire et de technologies initialement liées aux métiers du pétrole, mais transférables à d’autres industries. Faisable? Il faudra voir ce qu’il se passera à Stavanger. «Pour l’instant, c’est là que c’est le plus difficile…»

Hausse du chômage et baisse de l’immobilier

Stavanger, justement. Posée sur la côte sud-ouest du pays, la capitale norvégienne de l’or noir encaisse de plein fouet le choc du pétrole bas. Les signaux les plus évidents sont la hausse du chômage (de 2,1 à 3,6% entre août 2014 et 2015) et la baisse des prix de l’immobilier (–3,7% au deuxième trimestre 2015). Il y en a d’autres. Depuis cet été, il n’est par exemple plus possible de relier Stavanger à Francfort ou Paris en ligne aérienne directe. Lancée l’an dernier, la liaison entre la capitale texane du pétrole Houston et Stavanger sera bouclée à son tour cet automne. Autre exemple: le nombre d’étudiants étrangers à l’école internationale de Stavanger a chuté. «Quand il y a un recul dans l’industrie pétrolière, il y a un impact sur les projections des inscriptions», ne cache pas le directeur de l’école.

Ole Soeberg propose une métaphore. Car pour le chef des investissements du fonds Skagen, logé dans une tour du centre-ville de Stavanger, l’industrie énergétique norvégienne doit aujourd’hui repenser sa raison d’être. «La situation est la même que celle des fabricants de carrosses pour chevaux au début du XXe siècle. Même si le tracteur venait d’être inventé, ils ont continué à investir dans les carrosses alors que le nombre de chevaux utilisés dans les champs avait chuté de 80%…» Lui aussi affirme que le pays doit miser sur sa maîtrise de certaines technologies de pointe et les exporter à l’étranger.

Le forage, de la mer à Mars

Ou carrément sur Mars. Zaptec, start-up d’une trentaine d’employés basée dans le parc de l’innovation de Stavanger, a réussi à convaincre la NASA de travailler avec elle. Ses techniques de forage au plasma, initialement pensées pour l’industrie pétrolière, pourraient être utilisées sur la Lune, les astéroïdes ou la planète rouge. Pour l’heure, le premier client de Zaptec est le constructeur automobile Renault, qui s’intéresse de près à ses stations de chargement pour voitures électriques. Le directeur commercial de l’entreprise, qui parle un français parfait, résume en une phrase les avantages d’être basé à Stavanger: «Le pétrole va moins bien; nous y voyons une superbe opportunité pour embaucher des gens de talent», note Nils Christian Lærdal.

L’industrie n’a pas dit son dernier mot

L’industrie du pétrole n’a toutefois pas dit son dernier mot. Car toutes les entreprises ne sont pas touchées de la même manière par la chute du prix du baril. Le chef des opérations de Lundin Norway, filiale locale du pétrolier basé à Genève, explique qu’il n’y a aucun licenciement prévu dans son entreprise. «Nous avons gelé les embauches depuis cet été. Et la fête de Noël sera peut-être plus petite que prévu, c’est tout», relève Erik Sverre Jenssen.

Tournant le dos à la vue imprenable qu’offre son bureau sur le fjord de Lysaker, dans la banlieue d’Oslo, il explique pourquoi, alors que les annonces de licenciements se multiplient depuis quelques mois dans l’industrie, Lundin échappe à ces vents contraires. «D’abord grâce à notre succès. Nous étions neuf employés en 2004 et 350 aujourd’hui. Mais aussi parce que nous employons presque 250 consultants. Nous allons dénoncer deux tiers de ces contrats, c’est une solution plus flexible.» Pour Erik Sverre Jenssen, ce sont surtout les sous-traitants qui souffrent de la situation actuelle. «Eux ont dû licencier. Et même si le prix du baril se reprend, 2016 sera une année très pénible car les décisions prises aujourd’hui sont si radicales que leur impact se fera encore ressentir l’an prochain.»

Avec ou sans pétrole, l’avenir économique de la Norvège est difficile à dessiner. Mais le Musée du pétrole de Stavanger se tient prêt: au fond de son couloir, au bout de sa chronologie, il reste encore de la place pour quelques panneaux.

«Le pétrole va moins bien; c’est une superbe opportunité pour embaucher des gens de talent»