On ne l'aura peut-être pas tous les jours dans son porte-monnaie, mais cette coupure-là fait déjà parler d'elle. Dans les bancomats dès le premier avril, le nouveau billet de 1000 francs de la Banque Nationale Suisse (BNS), dédié à l'historien bâlois Jakob Burckhardt, constituerait une authentique gaffe historico-monétaire. L'accusation émane de Hans-Ulrich Jost, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Lausanne, qui a allumé la mèche jeudi matin sur les ondes de la Radio suisse romande. «Avec ce billet, la BNS nous invite à oublier l'Etat fédéral et ses valeurs», nous confirme-t-il.

Explications. Jakob Burckhardt (1818-1897) fut professeur à l'Université de Bâle. Il s'est imposé par ses travaux en histoire de l'art, notamment sur la Renaissance italienne. Il a signé deux monographies, sur Constantin le Grand et Cicérone, et surtout deux essais régulièrement réédités en poche, La Civilisation de la Renaissance en Italie et des Considérations sur l'histoire universelle.

En résumé, c'est l'auteur du premier essai que salue la BNS. Après avoir choisi le thème général de la série de billets diffusée depuis l'automne 1995, «L'art et la culture», l'institut monétaire national a demandé à des historiens une liste de dix grands noms papables. Liste assortie de critères stricts, de façon à ce que la sélection soit tip-top. Les figures honorées par les billets helvétiques devaient s'inscrire dans le thème, avoir rayonné à l'étranger et être tout à fait décédées, «pour éviter un procès». En outre, il fallait des représentants de plusieurs arts différents, des Romands et des femmes – une au moins.

Burckhardt s'est imposé «sans débat», explique aujourd'hui Roland Tornare, chef de la division des billets et monnaies. La BNS veut ainsi honorer ce «fondateur de l'approche scientifique de l'histoire de l'art», qui a toujours su «conjuguer rigueur et sensibilité» et dont le portrait à dominante violette sera diffusé à 15 millions d'exemplaires, soit 6% des coupures en circulation.

Cependant, l'homme s'est aussi illustré par des prises de position critiques à l'égard de la démocratie, notamment dans ses Considérations. Ami de Friedrich Nietzsche, il fit beaucoup pour l'accueil de celui-ci à l'Université de Bâle. Et partagea avec lui, voire inspira, sa méfiance à l'égard de l'idéologie du progrès et de la démocratie libérale, y voyant les signes de la décadence de l'Occident, résument les spécialistes. Hans-Ulrich Jost, lui, va plus loin. «Un critique farouche de la modernité, de la Révolution française et de l'Etat fédéral de 1848», ainsi décrit-il le Bâlois. «Burckhardt symbolise l'antithèse de la vision moderne de l'Etat et de la société: il récuse ce qui nous semble une nécessité primordiale de la politique actuelle, les droits de l'homme.» Tandis qu'elle se démène pour intéresser les citoyens à la célébration des 150 ans de l'Etat fédéral durant cette année, la Confédération se discrédite en consacrant Burckhardt. A noter, cependant, que le choix a été scellé il y a près de dix ans, la BNS ayant besoin de temps pour mener à bien une série.

«Cela n'a rien à voir avec cette célébration, réplique Roland Tornare. Nous soulignons ce qu'il a apporté à la culture, c'est tout.» Car «si l'on cherche dans la vie de chacun, on y trouvera inévitablement des éléments à critiquer». Et d'évoquer les rapports tendus que Le Corbusier a entretenus avec la Confédération sur l'affaire du Palais des Nations, ce qui n'a pas empêché la banque de lui vouer son billet de 10 francs.

Professeur d'histoire à l'Université de Neuchâtel, Philippe Marguerat partage ce point de vue et ne veut pas s'émouvoir pour ce «faux débat». «Burckhardt était un patricien bâlois, non un adhérant du PSS. Mais ce qui compte, c'est le talent avec lequel il a survolé, en Européen avant la lettre, les cultures du continent.»

Une attitude qui fait justement sortir de ses gonds M. Jost, qui assume sa «sensibilité critique» de gauche. «On ne peut passer sous silence les pensées contestables d'une personnalité sous prétexte qu'elles étaient dans l'air de son temps.» Il rappelle les propos «carrément racistes» du psychiatre Auguste Forel, qui orne l'actuel billet de 1000 francs. Alors que l'on éclaire sous un nouveau jour l'attitude de la Banque Nationale face à l'or dérobé du IIIe Reich, ce billet devenait effectivement gênant. Avant même d'être craché par les bancomats, son successeur semble suivre l'exemple.