La devanture du célèbre magasin de Stanley Gibbons, au 399 du Strand à Londres, ne paie pas de mine. Mis à part le blason vieilli de l'institution, qui rappelle l'obtention en 1956 du brevet de fournisseur de la Cour de Sa Majesté la Reine Elizabeth II, l'extérieur donne plus à penser à un vulgaire magasin de souvenirs qu'à la Mecque des collectionneurs de timbres. Et pourtant, c'est là que s'achètent et se vendent plus de 3 millions de timbres et que se trouvent, en sous-sol, les coffres-forts des collectionneurs. La valeur des collections de timbres dissimulées sous son plancher frôle les 10 millions de livres sterling (23 millions de francs). «Nous avons accueilli 23000 nouveaux clients ces deux dernières années comparé à 950 il y a dix ans, explique Adrian Roose, directeur associé de Stanley Gibbons. Le marché des timbres rares est en pleine effervescence dans le monde entier.»

D'après les calculs de Stanley Gibbons, créateur des indices SG100 (qui suit la performance des 100 timbres les plus négociés au monde) et SG30 (qui suit les 30 timbres britanniques les plus rares), les prix des timbres ont augmenté en moyenne de 9,5% par an ces 50 dernières années (voir graphique).

Les moteurs de ce marché, estimé à 10 milliards de dollars par année, sont actuellement au nombre de trois. Premièrement en Chine, qui recense 18 millions d'avides collectionneurs comparés à 30 millions dans le monde entier. «Notre site web a enregistré 30 millions de requêtes le mois dernier, dont 10% en provenance de moteurs de recherche chinois. Nous possédons l'un des rares sites internet occidentaux qui n'est pas censuré par le gouvernement chinois», ajoute Adrian Roose.

Deuxièmement, de nombreux quinquagénaires retournent à leurs passe-temps de jeunesse. La moitié de la population britannique aura dépassé la cinquantaine d'ici à 2012 et représentera, d'après le département actuariel du gouvernement britannique, la seule source de croissance des consommateurs grâce à leur revenu disponible plus élevé.

Troisièmement, le besoin accru des investisseurs de diversifier leurs placements suite à la débâcle de l'Internet et à la mauvaise performance de certains fonds traditionnels continue de favoriser les investissements alternatifs comme les timbres. La technologie a également aidé à développer le secteur des timbres, qui représente aujourd'hui le troisième article le plus négocié sur eBay.

Partout, les maisons d'enchères ont enregistré récemment des montants record pour les timbres. Un bloc de quatre «inverted Jenny» (voir photo), l'un des timbres américains les plus rares sur lequel un avion a été imprimé par accident à l'envers en 1918, a été vendu pour 2,9 millions de dollars l'année dernière.

Peu de temps après, ce même bloc a été échangé par le financier Bill Gross, gérant du fonds américain d'obligations Pimco, contre un seul timbre, le «Z Grill» de 1868. Après avoir rongé son frein pendant des années, le roi des obligations est enfin devenu maître de la seule collection complète de timbres américains du XIXe siècle existante.

Face à l'effervescence du marché, Stanley Gibbons a lancé le premier fonds d'investissement en timbres rares, dont la période de souscription sera très probablement prolongée de quelques mois. Le fonds est domicilié offshore et n'est pas autorisé par la FSA, le gendarme boursier britannique. «Nous avons eu énormément d'intérêt d'investisseurs potentiels partout dans le monde, et plus particulièrement en Suisse», note Richard Purkis, directeur du groupe. Le fond requiert un montant d'investissement minimum de 20000 livres (46000 francs) pour une période de cinq ans. Le fonds n'a toujours pas atteint les 2 millions de livres sterling requis pour être viable, mais Richard Purkis reste optimiste: «Lancer un premier fonds n'est jamais facile, mais le deuxième ira déjà mieux», affirme-t-il avec conviction.