«Le feu d'artifice a été allumé par le prix du soja.» Le trader d'une importante maison de négoce en grains commente ainsi l'envolée des cours céréaliers survenue en février. L'indice agricole calculé par Goldman Sachs a grimpé de 10% le mois dernier. Il a suffi d'une nouvelle sur le climat au Brésil, annoncé très sec, pour que les fonds alternatifs (hedge funds) dénouent les positions établies à la baisse. Dans la foulée, les prix du maïs et du blé se sont également envolés.

Cette explosion des cours est surprenante. Elle est liée à un phénomène nouveau. Les paris pris par les fonds alternatifs dans le domaine agricole. «Les investisseurs professionnels avaient accumulé des positions baissières record début février», souligne le trader, basé à Genève. Les contrats «short» établis sur le marché à terme (futures) de Chicago (CBOT) sur le maïs et le blé avaient atteint un sommet historique le 8 février. Les spéculateurs privilégiaient un recul des prix agricoles en raison de fondamentaux guère encourageants. «L'Argentine a fourni depuis décembre des céréales avec un rabais significatif par rapport aux Etats-Unis. La Russie et l'Ukraine disposent aussi d'importantes réserves, et l'Europe vient d'allouer des subventions à l'exportation pour deux millions de tonnes de blé», explique le négociant en grains.

Cela s'ajoutait à la déprime des cours enregistrée en 2004. La météo s'est révélée exceptionnelle, et des récoltes record, notamment aux Etats-Unis, ont pesé lourdement sur les prix. Cette offre pléthorique a fait plonger de presque 20% les cours du soja, du blé et du maïs.

Une situation similaire s'annonçait en 2005. Un rapport publié fin décembre par The Economist Intelligence Unit privilégiait une baisse de 6% du prix des denrées agricoles («soft commodities»). Ces dernières comprennent les céréales, mais également le cacao, le café ou le sucre. «D'énormes récoltes de maïs aux Etats-Unis devraient laisser des surplus sur les marchés en 2005 et 2006», peut-on lire. Bien que le blé américain récolté en 2004 soit de mauvaise qualité, l'offre des autres pays exportateurs assurera la stabilité des prix.» Les fonds spéculatifs ont cependant racheté leurs positions début février, prenant des profits au passage.

La suite? Les négociants privilégient un recul des prix. «Le blé est un marché très liquide. A moins d'un problème au niveau des récoltes, les cours n'arriveront pas à se maintenir au niveau actuel, affirme le trader. Les cours sont au plus haut depuis longtemps. Les fermiers vont vendre des contrats à terme pour couvrir les risques sur les récoltes à venir.» Les premières estimations sur les moissons 2005 seront connues à partir du mois d'avril. Les conditions climatiques s'avéreront déterminantes.

D'autres tablent sur un renchérissement des denrées agricoles. C'est le cas de Céline Richa, gérante de fonds chez LODH à Genève. Elle met en avant la vigueur de la demande chinoise et le caractère anticyclique, peu sujet aux soubresauts de l'économie, du segment: «Pékin a été longtemps autosuffisante, mais la situation s'est inversée en 2004. Les Chinois sont devenus des importateurs nets de céréales.» L'exode rural explique en partie ce phénomène. De plus en plus de paysans rejoignent les villes. En plus, les rendements agricoles restent bas. «En raison d'un système d'irrigation déficient et de l'usage d'engrais de qualité inférieure, précise l'analyste. Pékin a toutefois pris des mesures pour améliorer la situation.» Pour finir, le régime alimentaire s'enrichit et se diversifie au pays de Hu Jintao.

Exceptionnelles en 2004, les conditions climatiques pourraient aussi se révéler moins propices pour les récoltes 2005, selon la gérante. Le fonds de placement qu'elle pilote reflète ses convictions. Investi dans les ressources naturelles, il est surpondéré en matières premières agricoles.

Le prix des céréales, voire du café et du cacao, a peut-être atteint un plancher. A l'exception d'un sursaut en 2003, ce segment était sous pression depuis une dizaine d'années. Le pari est tentant en regard de la vive demande chinoise, mais risqué tant l'offre en céréales paraît excédentaire. Les fonds alternatifs semblent aujourd'hui favoriser les paris à la hausse. Les contrats à terme à Chicago ont présenté un solde positif en début de semaine passée. Une première depuis longtemps.