Les systèmes de trading automatiques sont en train de révolutionner le négoce boursier. L'essor des Bourses électroniques a favorisé le «trading algorithmique» basé sur des modèles mathématiques. Plus efficace que les traders humains pour traiter de grands nombres d'ordres d'achat et de vente, y compris de gros blocs, il a débuté aux Etats-Unis, pour s'étendre rapidement à l'Europe et à l'Asie. Le trading algorithmique automatise le placement des ordres, auparavant traités manuellement par des traders. Ce système de gestion et d'exécution d'ordres est le plus approprié pour les ordres volumineux et complexes donnés par les investisseurs institutionnels, qui typiquement, ne peuvent être placés d'un coup, mais doivent être «travaillés» sur une période de temps.

Pour cela, les clients institutionnels – gérants de fonds traditionnels, hedge funds, ou banques privées – se connectent aux Bourses électroniques à travers une interface informatique qui leur offre le choix entre différentes «stratégies» ou «tactiques» d'ordres. L'interface offre une sorte de «self-service» du négoce et de l'exécution, en permettant aux clients de supprimer ou de remplacer à tout moment un ordre depuis leur écran, de placer des limites sur les cours, de préciser un volume minimum ou maximum, de spécifier le moment et le style d'exécution. Un routage intelligent des ordres permet d'utiliser toutes les Bourses disponibles pour accéder à des sources multiples de liquidités.

Les institutionnels utilisent concrètement les systèmes offerts par des grandes banques qui agissent comme brokers. Credit Suisse First Boston (CSFB) est depuis trois ans leader mondial avec son système Advanced Execution Services (AES). Les clients placent leurs ordres à travers ce «moteur de trading», puis l'algorithme calcule la probabilité de mouvements à la hausse ou à la baisse sur les titres concernés, dans le but d'exécuter au moment où les chances de gains sont mathématiquement les plus élevées. Le trading algorithmique sert surtout à fragmenter la liquidité à travers différents marchés, de manière à minimiser l'impact des transactions. Dans le sillage de CSFB, Lehman Brothers, Morgan Stanley et Goldman Sachs se sont imposés comme brokers importants sur ce marché.

Trading «externalisé» vers les clients

De manière croissante, les investisseurs apprécient les plate-formes regroupant plusieurs de ces brokers, afin d'avoir le choix, par exemple, entre les stratégies d'ordres de Lehman Brothers ou celles de CSFB. Des firmes d'informatique financière se sont infiltrées dans cette brèche ces derniers mois en offrant à ces clients des interfaces «multibrokers», ou «hubs» de trading. TradingScreen, GL, Reuters, ou Bloomberg, notamment, sont fournisseurs de telles plate-formes. «Nous avons intégré les stratégies de passage d'ordre complexes de l'AES du CSFB, mais utilisons aussi la technologie de Lehman Brothers», indique Marc Nicollet, chargé des ventes pour l'Europe chez TradingScreen. Une évolution inévitable, pour CSFB: «Nos clients ne travaillent pas uniquement avec un seul broker, indique Yvonne Hansmann, responsable de la vente du trading électronique pour l'Europe chez CSFB. Nous voulons leur donner la possibilité de bénéficier de plate-formes multibroker.»

Outre TradingScreen, CSFB travaille de son côté avec une vingtaine de réseaux différents, dont GL, Bloomberg, Reuters.

Le trading algorithmique doit aussi son succès à l'anonymat qu'il permet aux donneurs d'ordres. Le système AES garantit l'anonymat complet des clients dans le marché, indique Yvonne Hansmann. Seul apparaît le nom de CSFB. En outre, le client peut rester anonyme face au trader qui se charge habituellement de lui, s'il décide plutôt de passer par le trading électronique de la même banque.

Cette méthode de négoce que les Américains appellent déjà l'«algo trading» concerne une part de plus en plus importante des flux d'ordres. Elle pourrait atteindre 27% du volume des actions américaines en 2006, selon diverses études. Chez CSFB, elle atteignait en octobre 7% du volume des actions européennes.

Ce modèle de trading se substituera-il aux traders humains? «Au contraire, les algorithmes offrent un support pour le trader en supprimant ses tâches répétitives», affirme Yvonne Hansmann. Un spécialiste d'une banque américaine partage cet avis: «Dans le contexte d'ordres complexes, un trader sera toujours indispensable pour décider de la stratégie d'exécution. Il faut une vision du marché.» Il y a donc une appréciation qualitative en amont du processus, qui requiert le jugement humain. «C'est le trader qui décidera s'il faut être agressif dans l'exécution, ou au contraire privilégier une stratégie étendue dans le temps.» Plutôt que de disparaître, le métier de trader gagnera en qualification. «Une fois que la stratégie est définie, poursuit le spécialiste, le trader laisse l'exécution à l'algorithme, qui sur ce plan s'avère plus fiable.» Les habitués des salles de trading citent typiquement les cas de surcharge ou d'absence du desk des traders. En revanche, un algorithme ne sera jamais en retard, et réduira le risque d'erreurs: lorsqu'un trader travaille un ordre à la main, il a plus d'occasions de commettre des fautes de frappe, tandis que lorsqu'il rentre les données dans l'algorithme, il ne le fait qu'une fois.