Au cœur des marchés

Le nouveau maillon faible de la zone euro

La position avantageuse de l’Allemagne dans la crise que traverse l’Europe est largement le fruit des changements structurels mis en place durant la précédente décennie. Le choix de privilégier la compétitivité des entreprises aux dépens de la consommation domestique, un exemple de mercantilisme, a permis à l’Allemagne de développer des excédents extérieurs importants (7% du PIB aujourd’hui) en exportant vers les zones où la demande finale était forte (Asie, Etats-Unis et Europe du Sud!). Ainsi, sur les dix dernières années, la hausse de la demande domestique est restée très inférieure à celle du PIB (et très faible en absolu, + 0,5% par an), tandis que les excédents commerciaux et, dans une moindre mesure, l’investissement productif des entreprises exportatrices jouaient le rôle de moteur de la croissance. Une exception singulière parmi les grandes économies développées, pour lesquelles la croissance s’appuie en général d’abord sur la consommation domestique.

Mais une telle politique ne porte ses fruits que lorsqu’il y a suffisamment de demande à l’extérieur du pays pour alimenter la croissance. Avec une Union européenne toujours en stagnation (plus de 50% des exportations sont allemandes), une croissance émergente qui se tasse et une économie américaine encore convalescente, il devient difficile de ne se reposer que sur les exportations. D’où le sérieux risque de récession qui touche dorénavant aussi l’Allemagne. La forte réaction à la baisse des marchés européens suite au nouveau recul de l’indice de confiance des patrons allemands semble indiquer qu’ils ont enfin pris conscience que la belle locomotive allemande ne marche pas aussi bien sur le plat (dans une économie mondiale plus frugale et sans grands déséquilibres) qu’en descente. Plus inquiétant, le gouvernement allemand (c’est-à-dire le chef de la loco), qui s’est pourtant aperçu que la vitesse diminue avec une révision à la baisse de ses prévisions de croissance pour 2014 et 2015, s’entête à vouloir économiser encore plus son charbon en présentant un solde budgétaire à l’équilibre.

Alors que la plupart des pays européens qui avaient accumulé des déficits extérieurs ont dorénavant équilibré le solde de leur balance courante, la logique voudrait que l’Allemagne accepte au moins une diminution de ses excédents commerciaux, dans un processus miroir de celui que traversent les pays d’Europe périphérique. Si ces derniers se sont infligé une cure d’austérité pour restaurer leur compétitivité après avoir dépensé «sans compter», il serait de bon ton que l’Allemagne s’autorise à dépenser une partie des revenus qu’elle tire de ses exportations. Ou même qu’elle emprunte sur les marchés, vu le niveau des taux, pour financer des investissements productifs. Cela participerait au rééquilibrage en cours de la zone euro et pourrait, de plus, faire le bonheur des ménages allemands, habitués depuis quinze ans à se serrer la ceinture.

* Chef économiste, Syz & Co