Sergio Marchionne, ex-PDG de Lonza a repris les commandes de la Société Générale de Surveillance (SGS) au début de l'année. Cet Italo-Canadien de 50 ans, qui adore la philosophie, en particulier Wittgenstein, et l'opéra, veut augmenter la rentabilité et réorganiser l'entreprise. Il n'avait pas déçu les investisseurs lorsqu'il fut aux commandes de Lonza pendant tout juste deux ans en amenant la société bâloise sur le chemin de l'indépendance, après s'être séparé de la maison mère, Algroup, en 1999. Une transformation sans nul doute orchestrée par le plus grand actionnaire et président du conseil d'administration de Lonza, Martin Ebner, un homme que Sergio Marchionne connaît bien. Interview

Le temps: Les marchés deviennent irrationnels, quel est votre diagnostic?

Sergio Marchionne: La correction a été longue à venir. Je ne suis pas certain d'ailleurs qu'elle soit terminée. Beaucoup d'investisseurs se sont habitués à avoir une croissance de 20% chaque année, ce qui n'est pas normal. Le public se sent désormais concerné, mais ne sait plus ce qui est réel ou non après la manipulation des comptes des entreprises.

– Comment faire pour rétablir la confiance?

– Il faut imposer des règles et forcer les responsables à expliquer leurs choix. A quelques exceptions près, je me sens à l'aise avec les résultats publiés par les sociétés suisses qui sont de haute qualité. Les marchés financiers ont été trompés aux Etats-Unis par les stock-options. Si vous motivez trop fortement vos cadres par ce moyen, vous êtes tentés de faire monter le cours de la société en Bourse en promettant à brève échéance plein de choses merveilleuses que vous ne pourrez pas tenir. Ceci crée une pression insupportable sur l'ensemble du système mais vous permet ainsi qu'à vos cadres de gagner beaucoup d'argent en un temps record. Les Américains ont ainsi créé eux-mêmes leur piège mortel. Les analystes, qui ont pris une influence considérable, ont aussi été des acteurs de premier plan de cette crise. En tant que PDG, je me retrouve face à des gens de 25 ans qui décident à l'issue d'une réunion si je suis un bon patron ou non. D'un mot, ils peuvent vous faire perdre immédiatement le quart de la valeur de votre société. Ce n'est pas juste.

– De figure respectée, le PDG est devenu suspect. Quelle est votre analyse?

– Si vous êtes à ce poste juste pour flatter votre ego, il vaut mieux rester à la maison. C'est le plus beau métier du monde mais vous devez produire des résultats. Faut-il faire plus de lois ou durcir les sanctions contre les patrons indélicats comme le font les Etats-Unis? Quand je vois ces PDG qui se retrouvent menottés et envoyés en prison pour malversations financières, je ne me sens pas mieux pour autant et la confiance n'est pas rétablie.

– Le métier de PDG peut-il s'apprendre sur les bancs de l'école?

– Non, c'est dans la personnalité ou pas. J'ai lu Dostoïevski que j'adore, cela ne fait pas de moi un écrivain russe. Idem avec les gens qui ont fait un MBA et qui ont lu tout Jack Welch (ndlr: le patron de General Electric, toujours cité en exemple dans les écoles de management). Cela peut ouvrir les yeux à ceux qui ont le don de diriger. Mais il n'y a pas de recette miracle.

– Quelle est la place de l'amitié dans les relations d'affaires? Etes-vous un proche de Martin Ebner avec lequel vous avez travaillé dans le cadre de Alusuisse et de Lonza?

– C'est une question très difficile. C'est un personnage complexe, un être unique. J'ai rencontré très peu de personnes comme lui. Il s'implique totalement dans son travail. Par certains aspects, j'ai beaucoup de respect pour lui, même si je ne le comprends sur d'autres. Je lui ai dit déjà qu'il doit passer plus de temps à comprendre la valeur de ce qu'un leader peut amener à une organisation. Cela peut décider s'il faut faire ou pas un investissement dans une compagnie. J'ai essayé de lui expliquer et j'espère que je n'ai pas échoué.

– Quel est l'apport de Martin Ebner au capitalisme suisse?

– Sa plus grande contribution fut d'imposer l'idée que le capital peut être un instrument du changement. Il reste associé à cette idée que la shareholdervalue peut permettre le progrès industriel. Mais la chute des places financières remet en cause son approche. Le marché a pourtant besoin de gens comme lui qui prennent d'importantes positions pour faire évoluer les mentalités. Son approche à ses débuts, très technique et basée sur la sous-évaluation des sociétés, fut intéressante. Elle a permis de casser les bons vieux arrangements avec le gouvernement d'entreprise, comme on le faisait en Suisse autrefois, et de moderniser le système. Martin Ebner a apporté de la mauvaise conscience sur la place helvétique, ce qui était sain. Mais dès le moment où vous substituez les vues d'une seule personne aux réalités du marché, vous pervertissez l'ensemble. Vous prenez alors de plus grands risques qu'avec les anciennes méthodes. Regardez son pendant aux Etats-Unis, Warren Buffet, qui détermine par un mot les grandes tendances dans la finance. C'est un non-sens! Ces grands investisseurs ne dictent pas le sens profond du marché. Un seul individu ne peut pas être l'instigateur de changements sociaux. Malheureusement, Martin Ebner n'a pas trouvé une équipe capable de conduire avec lui les changements.

– On oppose deux visions du capitalisme: la shareholder value, qui privilégie l'actionnaire, et la stakeholder value, qui prend aussi en compte les employés, les fournisseurs, etc. Dans quel courant de pensée vous situez-vous?

– Définitivement dans le premier camp. Désormais, l'économie est véritablement globalisée et le capital choisit librement où il veut s'investir. Il peut tuer ou vivifier des industries en fonction de critères d'efficacité. Rien n'arrête cette évaluation constante qui s'effectue maintenant à une échelle globale. Un patron qui sous-évalue l'importance du capital est suicidaire. Si la plupart des sociétés dans les télécoms et la technologie se retrouvent dans l'expectative aujourd'hui, c'est que leurs dirigeants n'accordaient aucune attention au capital et qu'ils ont détruit par leur faute les montants énormes qui leur avaient été confiés. Nous avons besoin de capitalistes pour remplir des objectifs industriels. Ce n'est pas une question de jugement: on vous donne de l'argent, vous faites le boulot ou pas. C'est la raison pour laquelle SGS doit rester cotée en Bourse: il est important d'avoir des gens indépendants qui évaluent la valeur de ce que vous faites. Les entreprises privées sont souvent persuadées qu'elles sont les meilleures. C'est une position facile à avoir quand vous ne parlez qu'à vous-même.

– Existe-t-il une manière particulière de faire des affaires en Suisse?

– Cette particularité a disparu au début des années 90. Certes, il reste des conflits d'intérêts qui méritent d'être soulevés. Mais regardez ce qui se passe aux Etats-Unis. Les Américains ont pendant des années voulu apprendre au monde comment il fallait se comporter. Ils avaient les meilleurs standards de comptabilité, les meilleurs marchés financiers, le meilleur gouvernement d'entreprise. Ils ont pourtant connu les plus grands échecs dans la manière de reporter des résultats, une crise financière et quelques-unes des plus grandes faillites de l'histoire ces derniers mois. Je me considère suisse désormais depuis le temps passé dans ce pays et j'estime que nous avons les ressources pour répondre aux problèmes qui nous sont posés. Notez qu'en Suisse, nous avons des problèmes, pas de crise.