Perspectives

Le nouveau visage du commerce mondial

A l’occasion de la conférence Horizon, organisée mardi à l’IMD, «Le Temps» consacre une série d'articles à l'économie de demain. Ce premier volet revient sur les guerres commerciales, accords bilatéraux de libre-échange et accords plurilatéraux limités à des groupes de pays

Le potentiel du Big data, la fin des taux zéro, une Genève encore plus horlogère... A l’occasion de la conférence Horizon, organisée par Le Temps ce mardi 6 février à l’IMD à Lausanne, nous vous proposons une série d'articles consacrés aux thématiques et aux tendances qui dessineront l’économie suisse et internationale de demain. Voici le premier.

Retrouvez ici les épisodes suivants: 


Le mois dernier, l’organisation patronale economiesuisse ne pouvait être plus claire. Lors de sa conférence annuelle, son président Heinz Karrer a exigé que le Conseil fédéral mette le commerce extérieur au centre de son travail. Tous les moyens sont bons pour y parvenir: le libre-échange multilatéral sous les auspices de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les accords bilatéraux ou régionaux, ou encore les accords plurilatéraux qui ne regroupent que des pays volontaires à s’engager dans l’un ou l’autre domaine. Par exemple, celui sur le commerce des aéronefs civils, entré en vigueur en 1980 et qui compte 32 signataires, dont la Suisse.

Pour economiesuisse, les entreprises suisses doivent pouvoir exporter sans discrimination, sans obstacle et compter sur une sécurité juridique et une protection forte de leur innovation. L’organisation patronale demande au Conseil fédéral de redoubler d’efforts pour conquérir de nouveaux marchés, prioritairement en négociant des accords bilatéraux de libre-échange avec les Etats-Unis, le Mercosur (cinq pays d’Amérique du Sud), l’Inde et l’Indonésie.

Demande guère étonnante

En dépit des réserves montrées à l’égard de ce type d’instruments par la Commission de gestion du Conseil national, Berne entend bien poursuivre dans cette direction. Elle compte actuellement 28 accords, négociés seuls ou dans le cadre de l’Association économique pour le libre-échange (AELE). Les tous derniers concernent la Corée du Sud, la Chine et le Japon.

Pour un pays qui gagne un franc sur deux grâce aux exportations, la demande d’economiesuisse n’est guère étonnante. En revanche, elle exprime une certaine inquiétude par rapport la détérioration de l’environnement commercial international. Lancé en 2001 au sein de l’OMC, le cycle de Doha, dont l’objectif était de poursuivre la libéralisation du commerce, est en effet cliniquement mort.

Pire, de nombreux Etats non seulement ne respectent plus leurs engagements, mais en viennent à introduire de nouveaux obstacles pour accéder à leur marché. Le patriotisme économique est devenu un mantra récurrent et admis chez de nombreux dirigeants.

«Le commerce mondial est en crise»

«Le commerce mondial traverse une crise depuis une dizaine d’années», affirme Simon J. Evernett, professeur en commerce international à l’Université de St Gall et l’un des fondateurs du Global Trade Alert. Fondé en 2009, ce centre traque les mesures protectionnistes adoptées par les Etats et en fait un rapport tous les six mois.

Lire aussi: Le G20 va à nouveau condamner le protectionnisme

Dans le sillage de la crise financière et économique qui a démarré en 2007 et qui a duré une décennie, de nombreux pays ont érigé des barrières pour se protéger de la concurrence ou pour aider leurs exportateurs. «Ce phénomène inquiétant perdure en 2018, même si la crise semble appartenir au passé», affirme le professeur Evernett.

Un autre phénomène a marqué la décennie écoulée. En l’absence de tout progrès dans les négociations du cycle de Doha, de nombreux Etats, à l’instar de la Suisse, ont multiplié les accords bilatéraux ou régionaux de libre-échange. «C’est désormais la nouvelle norme et elle va durer encore une dizaine d’années, poursuit Simon J. Evernett. Les Etats ont besoin de ce temps pour réaliser leurs limites de ces accords et revenir au multilatéralisme. Les accords de libre-échange permettent d’enlever temporairement les obstacles au commerce.»

Le choc de Trump

L’élection de Donald Trump en novembre 2016 constitue un fait majeur qui a assombri un peu plus le ciel du commerce international. Elu notamment grâce à son slogan «America First» et à la promesse de mener une guerre commerciale contre la Chine qui «vole les emplois américains», le président américain a commencé par se retirer du projet de libre-échange Partenariat transpacifique (TPP) – il a fait volte-face au dernier Forum de Davos en déclarant qu’il pourrait y revenir si les intérêts américains étaient préservés. Il a imposé la renégociation de l’Accord de libre-échange nord américain (Alena) avec le Mexique et le Canada. Enfin, il a suspendu les négociations en vue du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) avec l’Union européenne. A la lumière de ce qu’il a dit à Davos par rapport au TPP, on ne peut pas exclure qu’il renoue avec Bruxelles.

Ce n’est pas tout. Le mois dernier, l’administration Trump a fini par mettre en oeuvre sa menace de guerre commerciale contre la Chine. Elle a imposé des droits de douane punitifs sur les importations des panneaux solaires et des grandes machines à laver, dont les Chinois sont les premiers fabricants au monde. Quelques semaines plus tôt, les Etats-Unis ont refusé de reconnaître le statut d’économie de marché à la Chine alors même que l’échéance de décembre 2017 est inscrite dans l’accord d’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001. Pour expliquer son refus, le président Trump a déclaré que c’était «une erreur d’y admettre la Chine».

OMC paralysée

Dans un autre registre, l’administration Trump a quasiment paralysé le fonctionnement de l’OMC à Genève. Il n’a toujours pas nommé d’ambassadeur auprès de l’organisation, mais aussi bloqué la nomination des juges à la cour d’appel de l’Organe de règlement de différends qui statue sur les conflits entre Etats.

Et encore: Le spectre d’une guerre commerciale Etat-Unis/Chine s’éloigne

Tel est le contexte dans lequel se construira le commerce mondial de demain. Pour l’heure, une certitude est acquise: les échanges ont retrouvé de la vigueur. Selon le Fonds monétaire international, qui a publié des prévisions conjoncturelles révisées à mi-janvier, ils augmenteront de 4,6% et de 4,4% en 2018 et en 2019. «Il n’empêche que l’ère de la libéralisation multilatérale est révolue, affirme Simon J. Everett de l’Université de Saint-Gall. Nous allons vers un système où les échanges seront en hausse, les obstacles aussi.»

Réciprocité

Selon lui, les taxes à l’importation vont continuer à baisser, mais de nouvelles mesures protectionnistes (barrières tarifaires et non-tarifaires) et de soutien interne, à l’instar des aides accordées aux producteurs européens de lait, seront introduites. «La réciprocité, plus que les règles, détermineront les échanges. Vous donnez, vous recevez. De nombreux pays ont l’impression que la Chine s’intéresse davantage à l’accès aux marchés étrangers que d’ouvrir son propre marché. Il faut être deux pour danser le tango.»

Dans un autre registre, Cédric Dupont, professeur d’économie à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève, voit l’émergence des accords plurilatéraux. «Le commerce à deux vitesses est déjà une réalité, mais il pourrait être formalisé par des accords», dit-il. Il fait remarquer que lors de la dernière Conférence ministérielle de l’OMC, à Buenos Aires en décembre 2017, 70 Etats ont signé une déclaration en vue d’un accord sur le commerce électronique. Le chantier visant un accord plurilatéral sur la libéralisation des services (TISA) est en panne, mais ouvert.

L’ordre libéral n’est plus de mise

A l’OMC, gardienne du libre-échange, les responsables refusent de croire en la mort de l’organisation. «Le fait que la déclaration plurilatérale sur le commerce électronique ait été chaperonnée par l’OMC montre que les Etats tiennent à une plateforme multilatérale, explique un haut cadre. Un accord plurilatéral n’est pas exclusif. Tout pays peut monter dans le train lorsqu’il se sent prêt.»

De toute évidence, l’ordre international libéral n’est plus de mise. «L’administration Trump a mis à mal les fondations de la coopération internationale, comme l’écrit le chroniqueur Martin Wolf, du Financial Times. L’économie retrouve des couleurs, mais aucune libéralisation commerciale majeure n’a eu lieu depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001.» En effet, selon lui, la «déglobalisation» est en marche et c’est elle qui dessine le nouveau visage de commerce mondial.

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