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Les nouveaux paradigmes de l’investissement au XXIe siècle

OPINION. L’investisseur a besoin d’appréhender les lames de fond technologiques, environnementales et sociétales et leur impact sur nos modes de vie, affirment Thierry Lombard, Vice-Président, Landolt & Cie, et Arnaud Apffel, Fondateur et Directeur Général, Perennium SA

Il y a presque dix ans, nous écrivions à plusieurs mains un livre sur l’investissement, dans lequel nous brossions l’histoire des grands investisseurs du XXe siècle. Dans le monde de la gestion de portefeuille, il n’y a bien sûr pas de formule magique pour le succès, mais il y a des règles et des méthodologies qui ont traversé le siècle écoulé. Mais est-ce toujours le cas? Pour bien investir sur les prochaines décennies, peut-on continuer à suivre les grandes règles du passé?

Pour répondre à cette question, la liste des dix plus grandes capitalisations boursières américaines donne une grille de lecture intéressante, car elle reflète les profonds changements qui sont à l’œuvre.

Energies renouvelables contre énergies périssables

Exxon Mobil, première société pétrolière et gazière américaine, ne figure qu’en 9e place. Il y a dix ans, Exxon Mobil était en première place. Qu’en sera-t-il dans dix ou vingt ans? Depuis dix ans, la capitalisation boursière de l’industrie du charbon a baissé de 90%. L’industrie pétrolière subira-t-elle le même sort? Il y a aujourd’hui 28 000 milliards de dollars d’actifs carbone dans les bilans des entreprises et des Etats, valorisés comme s’ils pouvaient et allaient être utilisés – mais ils ne le seront pas (il s’agit de stranded assets*). Seule la partie utilisable en tenant compte du réchauffement climatique (la limitation à +2°C) devrait avoir une valeur, pas le reste.

La décarbonisation de notre économie est le plus important défi industriel depuis la généralisation de l’utilisation du pétrole au début du XXe siècle. Nous investissons 300 milliards de dollars par an sur les énergies renouvelables (ce qui, soit dit en passant, est un montant inférieur au coût des catastrophes naturelles aux Etats-Unis en 2017), il faudra investir de plus en plus chaque année, jusqu’à cinq à dix fois plus d’ici à 2050. L’investisseur doit pouvoir évaluer les risques des stranded assets et capturer les opportunités liées à cette décarbonisation.

Une continuité mais de profonds changements de paradigme

Si Exxon Mobil s’enfonce, Berkshire Hathaway affiche une belle constance. La présence encore et toujours de cette société dans la liste des dix premières capitalisations boursières américaines démontre l’intemporalité des grandes règles suivies par son directeur général, Warren Buffett: analyse rigoureuse, conviction, patience, discipline, capacité à agir à contre-courant. Pour lui, l’investissement, c’est l’adhésion au business model d’une entreprise sur le long terme et la confiance dans les compétences de ses dirigeants; et non la spéculation sur l’évolution prochaine de son cours de bourse.

Mais investir sur le long terme requiert aussi la capacité à percevoir et si possible anticiper les révolutions technologiques et les changements de comportement des consommateurs et des citoyens. Il faudra alors détecter les entreprises les plus à même de répondre à ces mutations.

Dans ce contexte, la présence dans notre liste de nouveaux venus comme Apple, Amazon, Microsoft, Facebook, Alphabet (parent de Google) n’étonnera personne. Ils ont réussi à dématérialiser une partie des biens de consommation. On pense immédiatement à la musique (lancement de l’iPod en 2004), mais c’est le cas général des modes de culture et de divertissement (streaming, jeux vidéo), de communication (réseaux sociaux), d’information (online news), de stockage (cloud). Pour d’autres biens et services, c’est le mode d’accès qui est devenu digital (Uber, Amazon, Booking.com). Le développement du numérique a bouleversé nombre de business models et a forcé les investisseurs à s’adapter. Conséquence pour celui qui voudrait acheter des actions d’une chaîne de pizzas? Il devra s’intéresser autant à la qualité de l’app de vente à domicile qu’à celle de la pâte…

Bien investir pour les prochaines décennies requiert donc de savoir appréhender ces lames de fond technologiques, environnementales et sociétales, et leur impact sur nos modes de vie. Comme l’enseigne un manuel de psychologie de la CIA: «Face à un changement de paradigme, ce sont les analystes qui connaissent le mieux un sujet qui ont le plus à désapprendre.» Jamais la prospective n’aura eu autant d’importance dans ce cadre.

A suivre…

* Ce terme anglo-saxon désigne des actifs dont la valeur peut être fortement affectée par des changements importants et soudains en matière de législation, de contraintes environnementales ou encore d’innovations technologiques.

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