Longtemps, l'argent russe a fait peur. Obsédés par le crime organisé, juges et policiers européens observaient avec méfiance l'irruption dans les banques occidentales d'hommes d'affaires aux fortunes d'origine plus ou moins invérifiable. On assiste désormais à une sorte de changement d'époque. Les grands groupes russes qui ont survécu au chaos économique des années 90 investissent de plus en plus à l'Ouest et veulent être considérés comme des multinationales respectables. Parmi eux, le pétrolier Yukos, qui tente de devenir un «major» du secteur en multipliant les acquisitions. Si les noms de ses dirigeants ne sont pas encore très connus du public, ils le sont parfaitement des banquiers suisses. Car c'est notamment en Suisse que ces hommes d'affaires énergiques – Mikhaïl Khodorkovsky, le patron de Yukos; Platon Lebedev, dirigeant de Menatep, actionnaire de Yukos; Alexeï Golubovitch, ancien «corporate finance director» de Yukos – ont bâti les réseaux financiers qui leur ont permis de devenir riches.

Au début des années 90, les futurs milliardaires sont à la tête d'une banque russe, Menatep. Active dans les matières premières, celle-ci entretient des relations étroites avec Valmet SA, une fiduciaire genevoise qui achemine une partie des bénéfices vers des sociétés de l'île de Man. En 1996, Yukos, une compagnie d'Etat en décrépitude, est cédée aux sociétés des dirigeants de Menatep, parmi lesquels Khodorkovsky, Lebedev et Golubovitch. Ils sont inséparables. «Ces gens forment un groupe très soudé, uni par une même façon de voir», explique un ancien responsable de Yukos. En 1996, le système Valmet est remplacé par trois sociétés basées au 46, rue du Rhône à Genève: Menatep Finances, GM services et Behles, qui contrôlent une pléthore de comptes suisses, notamment à la banque SCS-Alliance de Genève.

«Ces sociétés remplissaient la même fonction que celles utilisées par d'autres groupes russes: faire joujou avec les prix de transfert», explique l'ancien dirigeant de Yukos. Yukos vend son pétrole à Behles, à un prix inférieur à celui du marché; Behles le revend à South, une société de Gibraltar, au prix normal. Au travers notamment d'un compte ouvert à l'United European Bank de Genève, South transférait le produit de cette différence vers l'île de Man. «Ces transferts s'élevaient à 3 ou 4 millions de dollars par mois», explique un ancien employé. «Quand les banques demandaient à qui étaient destinés ces fonds, la société disait que l'ayant droit était un fiduciaire de l'île de Man, Peter Bond, et qu'il s'agissait de distribution de profits.» Peter Bond était alors le patron de Valmet, qui appartenait partiellement à Menatep. Comme le montre la documentation bancaire consultée par Le Temps, les hommes forts de Yukos, notamment Khodorkovsky, Lebedev et Golubovitch, étaient les ayants droit de certains de ces comptes genevois.

Filiale officielle au bout du lac

Selon plusieurs sources, cette structure était contrôlée par Platon Lebedev, président du conseil d'administration de Menatep et actionnaire de référence de Yukos. Ce personnage, installé dans un palais du XIXesiècle au cœur de Moscou, se rendait régulièrement en Suisse. Les dirigeants de Yukos expliquent que l'utilisation des sociétés genevoises – approuvée par la Banque centrale de Russie – était le seul moyen de payer les services essentiels à la commercialisation du brut et d'échapper au banditisme qui sévissait dans les ports russes. Le groupe dément que des profits aient pu être «détournés» de la sorte. «On ne peut pas se voler soi-même, n'est-ce pas?» ironise Platon Lebedev.

Connu d'une poignée d'initiés, ce système a vécu. Yukos dispose désormais d'une filiale «officielle» à Genève, Petroval, qui met sur le marché l'essentiel de ses exportations de brut – plus de 10 milliards de dollars dans les trois dernières années. «Yukos a appris à vendre 70% de ses exportations sans intermédiaire», explique le président de Menatep.

«Corporate finance director» de Yukos jusqu'en 2001, Alexeï Golubovitch disposait à Genève d'un second réseau, indépendant du premier. De 1996 à 2001, une financière franco-russe, Elena Collongues, effectue en Suisse des transactions pour le compte de Golubovitch et de sa société moscovite, Russian Investors. Elle achète une vingtaine de sociétés offshore chez une fiduciaire de la place, Fidepar SA. Puis elle ouvre auprès de la banque Leu de Genève des comptes par lesquels auraient transité, en 1998 uniquement, 300millions de dollars. A cette époque, Golubovitch et son épouse mènent grand train: vacances aux Caraïbes, bijoux et antiquités, financés entre autres grâce à des comptes ouverts chez Lombard Odier et Darier Hentsch.

Des documents consultés suggèrent que l'un des comptes ouverts chez Leu a servi à la vente par Menatep de ses actions dans Avisma, une société russe qui travaille pour l'aéronautique. Ces parts auraient été vendues au raider américain Kenneth Dart pour près de 80millions de dollars. Une plainte déposée en 1999 par un actionnaire d'Avisma aux Etats-Unis affirme que Menatep, puis Kenneth Dart, ont placé des profits considérables sur des comptes offshore en obligeant Avisma à céder sa production à bas prix à une société de Peter Bond, qui la revendait ensuite sur les marchés internationaux.

En 1999, deux structures offshore contrôlées par Russian Investors via Elena Collongues, Wilk Enterprises et Sequential Holdings, sont intervenues à travers un compte ouvert chez JP Morgan Chase à Londres dans une opération de «consolidation» de Yukos, menée par Mikhaïl Khodorkovsky et Alexeï Golubovitch. Cette action a réduit comme peau de chagrin les parts de certains actionnaires étrangers. Alexeï Golubovitch avait alors déclaré que les sociétés offshore étaient totalement indépendantes de Yukos. Début 2001, il a été évincé de la société pétrolière en raison de l'importance jugée excessive de ses activités annexes.

Considérée à l'époque comme une violation des droits des actionnaires minoritaires de Yukos, l'opération de dilution, destinée à écarter Kenneth Dart, semble avoir été un succès. Depuis le début de l'année, l'action Yukos est devenue une valeur sûre de la Bourse de Moscou. Le groupe a embauché des cadres occidentaux et se veut un élève modèle en matière de gouvernement d'entreprise. «Les grands pétroliers russes, dont Yukos, ont fait d'énormes progrès en matière de transparence», explique Théodore Felder, de Pétroconsultants à Genève.

Le groupe peine cependant à se défaire de la réputation qui colle à Menatep, où ses dirigeants ont fait leurs premières armes. En Norvège, le sauvetage par Yukos de la société d'ingénierie Kvaerner a suscité une levée de boucliers dans le monde politique et les médias. Hugo Erikssen, le responsable des relations publiques de Yukos, espère que ce genre de réactions sera plus rare à l'avenir: «Les grands groupes russes vont investir de plus en plus en Europe de l'Ouest. Il va falloir s'habituer à leur présence.»