Chaiya Sasomsup, le ministre thaïlandais de la Santé, est assis sur un siège éjectable. La semaine dernière, une large coalition d'organisations non gouvernementales a remis une pétition dotée de 23000 signatures réclamant son limogeage au président du Sénat. «La Constitution du pays prévoit une telle procédure à condition de réunir 20000 signatures, explique Kannikar Kijtiwatchakul, une ancienne journaliste reconvertie en responsable de campagne de Médecins sans frontières (MSF). Le politicien pourrait sauver sa peau en changeant de ministère. Dans ce cas, nous le poursuivrons devant la Commission nationale contre la corruption. Nous l'accusons de gaspillage des fonds publics.» Selon elle, la pharmacie d'Etat achète un médicament contre les complications artérielles, le Plavix de Sanofi-Aventis, à 80 bahts alors qu'elle aurait pu payer 1,6 baht pour un générique.

Le ministre Sasomsup est également accusé d'abus de pouvoir. Aussitôt nommé à son poste en décembre à l'issue des élections législatives, il a renvoyé le secrétaire général de la Food and Drug Administration, l'autorité nationale qui surveille notamment les médicaments. Le préposé était un farouche partisan de l'utilisation des génériques pour réduire les dépenses de santé et, surtout, de faciliter l'accès aux médicaments pour les couches les plus défavorisées. Le revenu annuel par Thaïlandais est de 3000 dollars (10000 bahts) par année.

L'accès aux médicaments constitue un thème brûlant en Thaïlande, surnommée le plus grand bordel d'Asie et le paradis du tourisme sexuel par ses détracteurs. Près d'un million de personnes sont affectées par le virus du sida. D'autres maladies - cancer, tuberculose, malaria - sont aussi courantes. Le pays dispose d'une assurance nationale de santé, mais celle-ci ne couvre de loin pas tous les besoins de ses 60 millions d'habitants. D'où le recours aux génériques, une stratégie activement défendue par les associations de patients, des ONG, ainsi que par le milieu académique. En 1998 pour la première fois, le pays décide de fabriquer une version générique de la didanosine, un agent antirétroviral, dont le brevet est détenu par le groupe américain Bristol-Myers. Le projet est cependant abandonné suite aux pressions internationales, déplorent les ONG.

Novartis et Roche

Le pouvoir militaire issu du coup d'Etat de septembre 2006 reprend l'initiative. Début 2007, le ministre de la Santé, médecin de profession et sensible à la question de l'accès aux médicaments, autorise la fabrication des génériques du Kaletra, un antisida mis sur le marché par la société pharmaceutique américaine Abbott. Un traitement d'une année coûte 2200 dollars, alors que le générique diviserait la facture par trois. Deux autres anticancéreux, le Plavix de Sanofi-Aventis et l'Efavirenz de Merck, font l'objet de la même mesure. Les groupes suisses ne sont pas épargnés. Le Femara de Novartis et le Tarceva de Roche sont également concernés. Dans un autre cas, Novartis accepte de baisser le prix de ses médicaments.

En décembre 2007, un gouvernement civil et se disant ouvert aux investisseurs étrangers remplace les militaires au pouvoir. Dès le premier jour d'entrée en fonction, le ministre de la Santé fait savoir qu'il compte revoir la politique concernant les génériques.

«Personne ne nous prendra au sérieux si nous ne respectons pas les règles internationales», a déclaré le ministre des Affaires étrangères, Noppadon Pattama, la semaine dernière à Bangkok. Trois semaines plus tôt, il avait reçu une note diplomatique de la Suisse, en guise de protestation contre la politique qui favorise les génériques. «Si la facilité prévue par l'Accord de l'OMC sur la propriété intellectuelle est utilisée tous azimuts et pas seulement dans des cas exceptionnels, cela minera le système de brevets et découragera les investisseurs étrangers», mettait en garde la note de Berne.

La protestation suisse, suivie de celle de l'Europe et des Etats-Unis, n'est pas restée sans suite. Les autorités viennent de suspendre toutes les licences obligatoires. «Le gouvernement a cédé d'autant plus rapidement qu'il veut montrer patte blanche aux investisseurs étrangers», analyse Kannikar Kijtiwatchakul, de MSF.

«J'ai l'impression que notre message a passé, explique un diplomate suisse en poste à Bangkok. Il faut tout de même que l'industrie pharmaceutique ait une politique transparente des prix, car tout cela n'est qu'une question d'argent.»