Flûte de champagne à la main et installées sur un podium, trois beautés au doux sourire font face à une foule d'investisseurs, d'analystes et de journalistes financiers sur fond de musique hip-hop. La scène se déroule dans la galerie d'entrée du Stock Exchange of Thailand (SET). C'était jeudi à l'occasion de l'entrée en bourse de Sabina, spécialiste de lingerie fine et qui compte 5000 employés. Fixée au départ à 32 bahts, l'action s'est envolée aussitôt après le coup d'envoi.

C'était la 4e entrée en bourse en mai et la 6e depuis le début de l'année. Une douzaine est annoncée pour les trois prochains mois. «L'économie thaïlandaise a retrouvé sa vitalité», explique Patareeya Benjapolchai, présidente de la SET. Selon elle, l'installation d'un gouvernement civil en décembre, qui remplace la junte militaire issue du coup d'Etat quinze mois plus tôt, a ramené la stabilité et la confiance.

Le Board of Investment (BOI) de Thaïlande, dont l'objectif est d'attirer les capitaux étrangers, a déroulé le tapis rouge pour montrer les «success stories» à un groupe de journalistes européens invités à ses frais. Ministres, hauts fonctionnaires et entrepreneurs tiennent le même langage: la parenthèse de la junte militaire et de sa politique relativement hostile aux capitaux étrangers est fermée. Le nouveau régime raconte volontiers comment la Thaïlande est en train de ravir le titre de «Détroit d'Asie». Quinze producteurs de voitures et leurs fournisseurs de pièces y ont pignon sur rue. La production actuelle de 1,6 million de voitures dépasse celle de l'Italie. «Nous produirons 2 millions de voitures d'ici à cinq ans», déclare Suwit Khunkitti, ministre de l'Industrie. Les parcs industriels sont pleinement occupés.

Un autre fait qui n'est pas passé inaperçu la semaine dernière. Toujours à Bangkok, le groupe pharmaceutique suisse Roche a inauguré son centre de formation pour la région Asie-Pacique. Lance Little, directeur de Roche Diagnostics (Thailand), justifie l'investissement, deux millions de dollars, par le fait que le pays et ses voisins connaissent une explosion dans les dépenses de la santé.

A environ une heure de la capitale, à Bang Pa-in dans la province d'Ayuttthaya, Western Digital occupe trois immenses bâtiments où 34000 employés fabriquent des disques durs. L'ambiance est plutôt celle d'un laboratoire high-tech super-protégé que celle d'une usine industrielle. Cette entreprise américaine, la numéro deux mondiale de la branche derrière Seagate, a produit 34,5 unités en 2007. Le marché mondial pèse 30 milliards de dollars par année et la part de Western Digital s'élève à 26%. Joe Bunya, vice-président, explique que la Thaïlande fabrique 40% des disques durs vendus chaque année dans le monde. «Ce pays fournit les conditions idéales en termes de stabilité, de coûts et de compétences», avance-t-il. Il craint toutefois une pénurie de personnel qualifié, notamment d'ingénieurs, à l'avenir.

A quelques centaines de mètres, Triumph, le constructeur britannique, vient de terminer une troisième chaîne d'assemblage de ses mythiques deux-roues. «La Thaïlande offre des avantages qui nous permettent de rester compétitifs», explique son directeur Steve Sargent. La production de motos est passée de 17800 unités en 2002 à 40700 unités en 2007. «Nous allons poursuivre une croissance de 18 à 20% ces prochaines années», dit-il.

Les capitaux étrangers n'ont pas vraiment tari durant les 16 mois suivant le coup d'Etat. Ce dernier n'a par exemple en rien perturbé les activités du groupe Driessen, fournisseur de 50% des chariots utilisés dans les aéroports du monde. En réalité, les investissements ont même augmenté. «Mais à présent, nous voulons accélérer le rythme de croissance, insiste le ministre de l'Industrie. La stratégie repose sur l'arrivée de capitaux étrangers, sur des dépenses massives dans les infrastructures publiques et sur des cadeaux fiscaux pour donner un coup de fouet à la consommation.» Les responsables affirment que la population thaïlandaise, 60 millions d'habitants, constitue aussi un marché intérieur significatif pour les investisseurs.

Stratégie industrielle en doute

La stratégie économique ne fait toutefois pas l'unanimité. Pour Supavud Saicheua, chef économiste de Phatra Securities, la stabilité politique n'est pas encore définitivement gagnée. Ensuite, il doute de la stratégie qui consiste à développer le secteur industriel où la valeur ajoutée est minime. Selon lui, le développement de l'agriculture serait plus bénéfique au pays.

Les diplomates occidentaux sont aussi très réservés, notamment à l'égard du «Foreign Business Act» qui interdit aux sociétés étrangères de détenir plus de 49% des actions dans les entreprises basées en Thaïlande. Ils déplorent également l'interdiction des services (banques, assurances, consultants) aux étrangers. Enfin, les critiques font remarquer que les infrastructures, notamment les routes ou le rail, sont insuffisantes. Et ce ne sont pas les congestions de la circulation à Bangkok qui les contrediront.