Analyse

La nouvelle Guerre froide se joue sur les monnaies

Les interventions de Donald Trump suscitent la crainte des banquiers centraux. Ces derniers ont donné l’impression de pouvoir gérer l’économie à la place des politiques. Mais, en termes de pouvoir, ils ont dépassé leur zénith. Leur indépendance est menacée

La Bundesbank vient de déplacer de New York, Londres et Paris 300 tonnes d’or à son siège de Francfort. Le transport a coûté 7 millions d’euros. Après 1945, durant la guerre froide, l’Allemagne voulait placer son métal jaune, produit de ses excédents de balance courante, le plus loin possible des Soviets.

Aujourd’hui, elle ne craint plus Moscou, mais la Guerre froide est de retour dans le sens où l’affrontement entre les pays ne se développe pas en plein jour à travers un conflit armé, mais en utilisant d’autres instruments tels que les monnaies, explique Joachim Fels, conseiller de PIMCO.

L’effet Donald Trump

Le changement est bien sûr intervenu avec la nomination de Donald Trump. Ses réactions n’ont pas tardé. La semaine dernière, un gouverneur de la Fed, Daniel Tarullo, a démissionné. Nommé par Barack Obama, il avait largement contribué à l’élaboration de la réglementation bancaire post 2008 (loi Dodd-Frank).

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Sur les marchés, la politisation des cours de change bat son plein. «Le dollar est trop fort», a par exemple déclaré non pas Janet Yellen, la présidente de la Fed, mais Donald Trump. Les victimes potentielles de la colère américaine n’ont pas tardé à se soumettre. La Chine, le Japon et la BCE ont, chacun à leur façon, agi de telle manière que leur monnaie s’apprécie. Pour ces pays, il s’agit d’éviter des chocs encore plus dommageables. Pour Joachim Fels, la question est de savoir si ces interventions empêcheront de «presser sur le bouton nucléaire des tarifs douaniers.»

Les banques centrales prennent peur. La politisation ambiante de tous les sujets économiques pourrait mettre à mal leur indépendance, ainsi que l’a d’ailleurs signalé Donald Trump.

L’Allemagne craint que l’on égratigne la Bundesbank et la BCE, puisque cette dernière a été faite à son image. L’Allemagne, c’est la Bundesbank. Pour Jacques Delors, «tous les Allemands ne croient pas en Dieu, mais tous croient en la Bundesbank». Ottmar Issing, l’ex premier économiste de la BCE, défend le statu quo. Dans la Frankfurter Allgemeine, il écrit que l’indépendance des banques centrales est une condition nécessaire à la stabilité économique.

Le sommet du pouvoir des banques centrales

Sous l’angle de la loi, un changement de statut est parfois très facile. «Le congrès américain peut du jour au lendemain remettre en cause le statut de la Fed et certains membres le rappellent fréquemment», assure Ottmar Issing. En Allemagne, il suffit d’une modification de la loi, donc d’une majorité à une voix au Bundestag, pour que l’inimaginable se produise.

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Au sein de la BCE, le chemin est plus ardu. Il faudrait l’unanimité des pays de la zone euro et la ratification de leurs parlements pour égratigner l’indépendance de la banque centrale.

Les banques centrales sont en partie la cause de leurs malheurs politiques. Avec la crise financière de 2008, elles ont atteint un sommet à leur pouvoir. Ce que les politiciens ne pouvaient pas faire, faute de mettre en œuvre incapables les réformes indispensables, les banques centrales s’en occupaient. Mais «elles sont à un tournant», selon Ottmar Issing. Elles ont fait des promesses impossibles à tenir. Et avec leurs achats d’obligations étatiques, elles ont mélangé les genres et donné l’impression de se mêler de politique. Dans la zone euro, «leurs nouvelles tâches de surveillance bancaire rendent inévitables des conflits futurs avec les objectifs de politique monétaire», avertit Ottmar Issing.

Doute sur l’efficacité des politiques

«La plus grande menace tient au rôle politique que la banque centrale a elle-même pris», indique l’économiste. En Europe, c’est la BCE, garante du système, qui permet à l’union monétaire d’encore exister. Elle a pris une responsabilité qui ne lui appartient pas, ce qui pénalise sa légitimité. «Dans une démocratie, l’indépendance d’une institution comme la BCE n’est fondée que si elle se limite à l’accomplissement d’un mandat précis», avance Ottmar Issing.

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Donald Trump n’hésitera pas à peser sur la Fed et son statut. Pourtant rien ne permet de croire qu’une banque centrale soumise au bon vouloir des politiques présenterait de meilleurs résultats. La littérature économique prouve plutôt l’inverse. Comme le dit Ottmar Issing, des risques d’utilisation abusive de l’instrument monétaire sont à craindre. La monnaie des pays qui mélangeraient les genres et réduiraient l’indépendance de leur banque centrale ne pourrait que baisser. Mais n’est-ce pas justement ce que cherchent à atteindre les politiques? Ces gains économiques à court terme sont toutefois très dangereux à long terme.

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