Place financière

La nouvelle stratégie du groupe Edmond de Rothschild ne va pas sans heurts

Plusieurs cadres et gérants ont quitté la banque sur fond d’une nouvelle culture, moins «suisse». L’établissement se considère néanmoins en croissance, pas seulement auprès de la clientèle privée

La nouvelle stratégie du groupe Edmond de Rothschild ne va pas sans heurts

Gestion Plusieurs cadres et gérants ont quitté la banque en raison d’une nouvelle culture, moins «suisse»

L’établissement se considère néanmoins en croissance, pas seulement auprès de la clientèle privée

Edmond de Rothschild subit une transformation «chaotique», confie une source à l’interne. Un vétéran de la finance qui tient à conserver l’anonymat tant «il règne une ambiance délétère». Et d’expliquer: «A la fin des années 2000, la banque avait accumulé une dizaine d’années de retard sur ses concurrentes de la place. Démarchage de la clientèle, pratique commerciale, système informatique… il y avait un très grand besoin de réorganisation. Elle avait les effectifs de Pictet pour les avoirs sous gestion de Lombard Odier. C’était un problème.»

Le tournant est majeur. Le groupe Edmond de Rothschild (EdR) a annoncé son plan stratégique 2013-2016, puis la mise en place d’un comité exécutif du groupe à partir du 1er mai et, le 3 juin, une entité commune pour tout le groupe. Au passage, la Banque Privée Edmond de Rothschild (BPER) s’est transformée en Edmond de Rothschild (Suisse) SA.

Des cadres clés quittent le navire: de Frédéric Binggeli parti en avril chez Pictet, jusqu’au directeur de la gestion d’actifs de la BPER Alexandre Col, parti récemment après le départ de deux gérants de son équipe ainsi que d’un responsable de l’immobilier. Interrogé par Le Temps, Alexandre Col a déclaré ne faire «aucun commentaire ni sur son départ, ni sur celui de ses adjoints, ni sur ses futures intentions».

Christophe de Backer, directeur général du groupe, estime qu’il n’y a «pas davantage de départs qu’auparavant, mais ils sont plus visibles. Certains sont déjà remplacés. D’autres vont l’être et nous continuons de recruter par ailleurs, dans la banque privée et la gestion d’actifs.» Sur un effectif de 2780 personnes, en 2013, il y a eu 200 départs et 170 recrutements. Le taux de rotation est de 7,2%. «C’est très inférieur à la moyenne de l’industrie, qui est autour de 10%, et la tendance est identique en 2014», explique le directeur général.

La création d’une structure en forme de groupe devrait simplifier son image mais elle insécurise les employés. «Les gens s’habituent progressivement aux nouvelles méthodes de travail», ajoute, confiant, le DG. A son avis, l’inquiétude du personnel résulte moins de ce qui se passe chez EdR que de la redéfinition du cadre réglementaire suisse.

La nouvelle direction générale du groupe EdR est moins «suisse». A l’interne on raconte que, «c’est un peu la cour de Versailles de Christophe de Backer: les bons mots et les flatteries pour sauver son poste. Surtout, aucune tête ne doit dépasser. Celle d’Alexandre Col, par exemple, faisait clairement de l’ombre à la direction. Raison pour laquelle il en a été écarté, et pourquoi il a quitté l’établissement.»

Si Christophe de Backer est Français, le Belge Emmanuel Fievet, 44 ans, qui a rejoint EdR le 1er mai en provenance de Barclays Wealth Management, est le nouvel homme fort de EdR (Suisse), qui est le «vaisseau amiral du groupe pour la banque privée à l’international». Il est président de la direction d’EdR (Suisse) et chef du private banking du groupe EdR à l’exception des activités françaises, incorporées dans une entité domestique française.

La composition de la direction générale s’est fortement renouvelée depuis l’arrivée de Christophe de Backer en 2012. Frédéric Otto, qui dirigeait depuis quatorze ans les activités au Luxembourg, est ainsi parti peu après.

Le Français Laurent Tignard, directeur de la gestion d’actifs de tout le groupe, également un ancien de HSBC, relativise: «La composition nationale importe peu. La banque veut réunir les meilleurs talents.» «La famille est toujours genevoise, le vaisseau amiral est genevois. L’action BPER est toujours cotée en Suisse et y restera. Le holding est en Suisse et le régulateur est la Finma. Il n’y a pas de départ de Suisse», insiste également Emmanuel Fievet.

Parmi les mécontents figure aussi Nadine de Rothschild. Bilan écrivait début juin sur son site que la baronne, épouse de feu Edmond, avait retiré une partie de sa fortune personnelle de la banque. Information confirmée à l’interne, mais que l’établissement se refuse à commenter, en raison du secret bancaire.

La transformation actuelle s’inscrit dans un projet de développement du groupe créé en 1953. L’expansion espérée s’appuie sur la marque, «forte», des fonds propres excédentaires et des compétences de gestion, selon la direction. «Les départs de directeurs ne changeront nullement le plan stratégique 2013-2016 présenté au printemps 2013», insiste Emmanuel Fievet. «En 2014, l’objectif est d’afficher une stabilité, voire une augmentation, du résultat en poursuivant la stratégie voulue par Benjamin et Ariane de Rothschild», confirme Christophe de Backer. Le couple contrôle 89,84% des voix du holding du groupe, la baronne Nadine 6,77%.

Pour la banque privée, en Suisse et à l’international, le plan stratégique prévoit un développement de la banque internationale à partir du hub genevois. Le cap stratégique comporte trois pôles de croissance dans la banque privée suisse et internationale: le marché domestique suisse, premier marché onshore (plus de 25% des encours), les pays à forte croissance et en Europe en dehors du marché français.

Le private banking suisse doit également surmonter des défis majeurs, observe Emmanuel Fievet. Genève restera toujours un hub de banque privée international. La cartographie va évoluer. Il sera peut-être moins utilisé par les clients européens et davantage par d’autres régions du monde, selon lui. Depuis quelque temps, la Suisse évolue moins favorablement que les autres marchés. Mais «les effectifs augmenteront cette année. Nous venons de recruter trois gérants récemment», ajoute-t-il.

Le groupe EdR gérait 150 milliards de francs en 2012. Il en gère 164 milliards aujourd’hui. L’an dernier, le bénéfice net a atteint 75,4 millions de francs, en hausse de 13,7%. «Qu’il y ait des sorties d’argent dues au repositionnement de la Suisse et de son rôle dans la banque privée internationale ne nous inquiète pas, poursuit Emmanuel Fievet. Notre trajectoire est la bonne et nous sommes convaincus de la justesse de notre positionnement.»

«Le marché suisse du private banking n’est pas en contraction», avance Benoît Clivio, responsable du marché suisse chez Edmond de Rothschild (Suisse) SA, à Genève pour les clients résidant en Suisse (le quart du total du groupe). Le banquier dispose de 20 gérants dédiés à la Suisse et plus de 10 autres spécialisés sur le marché domestique et un ou deux autres marchés. «Cette année, nous avons l’intention d’en engager trois à quatre nouveaux», ajoute-t-il.

Par ailleurs, EdR a l’intention de se développer dans le private banking par l’intermédiaire de la prévoyance professionnelle et par des investissements sur le marché alémanique, par exemple à partir de Fribourg. Pour la prévoyance, Benoît Clivio, aidé d’une équipe arrivée en 2012 de Wegelin, a l’ambition d’ajouter 10 à 15% d’actifs à la franchise actuelle de clients avec son offre de libre passage et dans la partie surobligatoire.

Historiquement, la banque avait deux centres pour la banque privée internationale, Genève et le Luxembourg. Deux nouveaux s’y sont ajoutés: Londres, depuis un an, et Hongkong. Dans la banque privée, le plan stratégique prévoit 105 milliards de francs en 2016, contre 90 milliards en 2012 et pour le hub de Genève 60 milliards au total en 2016 (pour l’ensemble des métiers).

La réglementation provoquera-t-elle des déplacements d’unités hors de Genève? Laurent Tignard répond que le cadre réglementaire helvétique est favorable au développement de la gestion d’actifs en Suisse.

La famille est toujours genevoise, le vaisseau amiral est genevois. L’action BPER est cotée en Suisse

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