La rue de Lyon, à Genève, est de celles qui peinent à attirer la sympathie. De couloir saturé de circulation au centre-ville, elle se transforme en vaste artère souvent impersonnelle tandis qu’elle file en direction de l’aéroport. Une image qui pourrait bientôt changer? Son tronçon le moins accueillant s’apprête à vivre une mutation d’envergure. Propriété de la fondation de placement Swisscanto, l’ancienne usine Hispano-Suiza, friche industrielle située en face du centre commercial Planète Charmilles, sera prochainement démolie pour faire place à un nouveau complexe immobilier.

Baptisé «Quartet», le projet du bureau d’architectes Favre & Guth est principalement destiné à l’industrie et à l’artisanat, mais aussi au commerce et à des activités administratives. Il comprendra 47 000 m2 de surfaces locatives réparties dans 12 bâtiments. «Il s’agit d’un développement peu commun dans le tissu urbain», commentent les architectes Patrice Bezos et Fabio Ricchetti. Dans le contexte actuel de pénurie de logements, on s’attendrait en effet à voir cet emplacement central consacré à la construction d’appartements. Mais la Ville de Genève a souhaité privilégier les artisans.

Plus d’un tiers des surfaces leur seront réservées, avec des loyers plafonnés à 200 francs le m2 par an afin de rester accessibles. «Plusieurs zones industrielles, notamment Praille-Acacias-Vernets et Sécheron, ont été déclassées pour accueillir du logement, souligne Rémy Pagani, conseiller administratif (Ensem­ble à gauche) chargé du Département des constructions et de l’aménagement. Nous assistons par ailleurs à une désertification de l’industrie au profit du tertiaire. Il nous paraît important de maintenir la présence d’acteurs qui offrent des services de proximité, tels que menuisiers, ébénistes ou encore carreleurs.»

Cafés et restaurants

La volonté de créer un lien entre les différents quartiers constitue un autre enjeu du projet. Le complexe comprendra trois cours permettant de rejoindre la zone d’habitations de Bourgogne, elle aussi vouée à d’importants développements ces prochaines années, depuis la rue de Lyon. «L’objectif est de réaliser un ensemble vivant», explique Fabio Ricchetti, chef de projet. Reliées entre elles, les cours se distinguent par leurs dimensions importantes, qui correspondent en largeur à la place située devant la gare de Lausanne. Elles seront animées par des cafés, des restaurants et des commerces de proximité, végétalisées et équipées de mobilier urbain.

L’animation proviendra également de la présence de zones de déchargement dans leur partie nord. «Pour les façades, nous avons opté pour deux traitements différents: une «peau» en béton-fibré pour l’extérieur du complexe et une texture lisse de verre et de métal à l’intérieur des cours», poursuit Fabio Ricchetti. Quant aux bâtiments, ils comprendront des plateaux de grande taille et afficheront une hauteur de 3,5 mètres entre les étages, au lieu de 2,6 à 2,9 mètres habituellement. «Nous avons misé sur une architecture très simple qui permet de la 
fle­­xibilité et répond aux besoins techniques des entrepri­ses. Aujourd’hui, ces dernières re­­cherchent plus un outil de travail performant que des éléments de représentation.»

Dix ans de démarches

L’entrée en force du permis de construire, intervenue fin février, clôt une décennie mouvementée pour l’ancienne usine Hispano-Suiza. Loué à des PME et des artisans locaux depuis le milieu des années 1980, le site est racheté à Credit Suisse par la société luxembourgeoise Soboss en 2005. L’ambition consiste alors à le transformer pour en faire le siège européen de Samsung, une destinée à laquelle la Ville de Genève s’oppose, refusant de voir s’implanter sur ces parcelles «une ou plusieurs très grandes entreprises mondialisées».

Au fil des négociations avec les autorités, de nouveaux projets voient le jour, un processus marqué par des recours de riverains et de locataires. Les discussions portent sur l’affectation des locaux, les prix des loyers, le relogement des artisans présents, la valeur patrimoniale des bâtiments et le nombre de places de stationnement. Le site change à nouveau de propriétaire en 2012, avec le rachat par Swisscanto pour 61 millions de francs. Depuis cette acquisition, près de quatre ans de démarches ont encore été nécessaires pour aboutir à un accord avec la Ville et à l’obtention des autorisations nécessaires.

En 2014, l’usine Hispano-Suiza a par ailleurs attiré l’attention pour ses allures de cour des miracles. De ruche de PME, les ateliers avaient fini par évoluer en étrange assemblage comprenant des artisans, un salon de massage, une église évangélique ou encore des logements improvisés. Les travaux démarreront fin avril par le désamiantage du site et la démolition par étapes des bâtiments existants. Le chantier devrait durer quatre ans, avec une inauguration du nouveau complexe au printemps 2020.


Un emblème genevois

Les Genevois continuent d’associer les ateliers désaffectés de la rue de Lyon à leur propriétaire historique, Hispano-Suiza. L’entreprise a marqué l’histoire industrielle locale. Aux côtés de Tavaro, des Ateliers des Charmilles et de la Société d’Instruments de Physique (SIP), elle a participé à la renommée du quartier des Charmilles, où ont travaillé des milliers d’ouvriers jusque dans les années 1980.

Hispano-Suiza voit le jour à Barcelone au début du XXe siècle. Cofondée par l’ingénieur et inventeur genevois Marc Birkigt, elle construit d’abord des voitures de luxe avant de se diversifier dans la fabrication de moteurs d’avion et de matériel militaire. De retour à Genève à la fin des années 1930, Marc Birkigt achète les terrains situés à l’angle de la rue de Lyon et de la rue des Franchises pour y construire une usine pour les activités de la société dans le domaine de l’armement.

Après cette première implantation, la présence genevoise d’Hispano-Suiza prend de l’ampleur, avec l’inauguration de deux usines supplémentaires à Cointrin et à Vernier. Les affaires florissantes durant la Seconde guerre mondiale – Hispano-Suiza est connue pour avoir vendu du matériel à toutes les parties au conflit, y compris la Wehrmacht – et dans les années 1950 finissent par se tarir. En 1970, l’usine est rachetée par le groupe zurichois Oerlikon-Bührle, qui la fermera en 1985.

S.G.