Depuis plusieurs décennies, les auditeurs certifient les comptes des entreprises et, par conséquent, disciplinent les dirigeants qui seraient tentés d’afficher une situation financière conforme à leurs intérêts, mais qui traduirait moins bien la réalité économique de leur entreprise.

Si, globalement, les auditeurs remplissent parfaitement leur rôle, certains scandales financiers ont cependant ébranlé la confiance des investisseurs depuis le début du millénaire. En particulier, la disparition de la société Enron aux États-Unis et la récente crise financière ont amené les investisseurs à douter de la qualité de l’audit, et donc de la fiabilité des chiffres comptables des entreprises. Ces événements ont conduit à l’adoption de nouvelles règles du jeu. Ainsi, la loi Sarbanes-Oxley (SOX) adoptée en 2002 par le congrès américain a introduit plusieurs nouveautés, comme la limitation des honoraires de conseil facturés par les auditeurs aux entreprises clientes et la création d’un organisme de supervision de la profession (PCAOB). En Europe, des évolutions similaires ont été constatées. Après plusieurs années de débats, une nouvelle directive concernant les contrôles légaux des comptes annuels et des comptes consolidés, adoptée en 2014 et applicable dès 2016, prévoit notamment une réduction des honoraires de conseil et une rotation obligatoire des auditeurs.

Enfin, l’organisme en charge de la production des normes internationales d’audit (IAASB) a émis une nouvelle norme (ISA 701) en 2015, obligeant les auditeurs à changer le format du rapport d’audit. Il devra désormais inclure des explications sur des points clés ayant suscité des doutes sur la fiabilité des chiffres comptables. De tels rapports sont déjà publiés en France depuis 2003, et en Angleterre depuis 2013. Il est intéressant de noter que, pour l’instant, les États-Unis n’exigent pas la production de ce nouveau rapport d’audit, en raison des fortes résistances rencontrées dans le milieu des auditeurs et des directeurs financiers des sociétés cotées en bourse. Ces acteurs sont en effet fortement préoccupés par le risque de litige associé à un tel rapport.

L’importance de ces changements est telle que de nombreux chercheurs à travers le monde étudient les conséquences pour les investisseurs de ces nouvelles règles (1). À ce jour, les résultats obtenus ne permettent pas de conclure à des effets nets positifs, ce qui n’est cependant pas véritablement surprenant. En effet, les nouvelles règles du jeu ont surtout veillé à accroître l’indépendance des auditeurs, c’est-à-dire leur volonté de divulguer des erreurs comptables (ou fraudes), négligeant ainsi une seconde dimension: la capacité des auditeurs à détecter des fraudes.

Dans l’environnement actuel, cette seconde dimension devient cependant cruciale. En effet, dans nos économies globalisées, les grandes sociétés cotées en bourse réalisent de très nombreuses opérations et contrôlent plusieurs entités à travers le monde. Cette globalisation rend plus complexe le contrôle des comptes par des auditeurs externes. Par ailleurs, le passage aux normes IFRS a accru la discrétion des dirigeants en matière comptable. L’évaluation à la juste valeur de certains actifs comme le goodwill, ou de certaines dettes comme les pensions, est devenue particulièrement ardue, dans la mesure où les valeurs obtenues dépendent largement des anticipations des dirigeants sur le devenir de l’entreprise. Dans ce contexte, la bonne connaissance des entreprises, qui dépend du temps que les auditeurs y passent, devient cruciale pour apprécier certains risques clés.

Dès lors, il semble évident que la rotation obligatoire des auditeurs accroît leur indépendance au détriment de leur connaissance de l’entreprise, et donc de la capacité à détecter des erreurs ou des fraudes comptables. Il en va de même pour l’interdiction de fournir des conseils aux entreprises auditées (par exemple, la mise en place d’un nouveau système d’information, ou l’assistance lors d’une opération de fusion-acquisition).

Au final, d’un point de vue économique, certaines nouvelles règles produiront probablement des effets positifs pour les investisseurs, en raison d’une réduction des conflits d’intérêts. Il faut cependant également s’attendre à des conséquences plus négatives en raison d’une moins bonne connaissance des entreprises par les auditeurs. En revanche, pour ces derniers, une adaptation du «business model» est certainement à prévoir.

(1) Plusieurs travaux ont d’ailleurs été présentés lors de la 8ème conférence académique EARNet, qui s’est tenue mi-septembre à HEC Lausanne (UNIL), et qui a réuni plus de 100 experts de l’audit en provenance de 22 pays. Ces travaux sont consultables à l’adresse suivante: http://www.unil.ch/earnet2015