Novartis se désolidarise de l’aide médicale suisse en Tanzanie

Malaria La fondation humanitaire du groupe bâlois a changé sa philosophie de l’aide

La pharma se retire discrètement du lieu historique fondé par Rudolf Geigy

Ifakara, dans une zone marécageuse infestée de moustiques à 420 kilomètres au sud-ouest de Dar es Salaam, en Tanzanie. C’est là que Rudolf Geigy, propriétaire de l’entreprise homonyme qui deviendra, par fusion, Novartis, a investi son savoir et une partie de sa fortune pour créer, en 1956, le premier laboratoire permanent d’étude de la malaria dans la brousse inondable africaine.

Mélangeant recherche médicale, agronomie et anthropologie, le professeur Geigy donnera ainsi l’impulsion à ce qui est devenu un centre international de compétences scientifiques, d’échanges et de coopération au développement dans le domaine des maladies tropicales, étroitement associé à la Suisse et regroupant quelque 1000 personnes.

Or Novartis, l’un des contributeurs financiers du centre, société qui a par ailleurs inventé Coartem, l’un des principaux médicaments contre la malaria aujour­d’hui largement remplacé en Tanzanie par un générique fabriqué en Inde, a commencé à lentement se retirer d’Ifakara et de Tanzanie. «L’état d’esprit de la Fondation Novartis a changé, regrette Marcel Tanner, directeur de l’Institut tropical et de santé publique (Swiss TPH), à Bâle. C’est hélas devenu courant dans les grands groupes pharmaceutiques, en particulier américains. Ils cherchent d’abord à valoriser leur image en élaborant un discours vide sur la responsabilité sociale, tout en exigeant un retour sur investissement. L’aide spontanée, désintéressée, axée sur les besoins essentiels de la communauté africaine tend à disparaître au profit d’une forme de marketing humanitaire.»

Klaus Leisinger, ami personnel de Daniel Vasella, ancien patron de Novartis qui connaissait Ifakara comme sa poche, a tenu les rênes de la Fondation Novartis jusqu’en septembre 2013, en tentant d’empêcher la réorientation à l’américaine voulue par la nouvelle direction du groupe pharmaceutique, incarnée par Joe Jimenez. De guerre lasse et encouragé par une confortable enveloppe de départ, Klaus Leisinger a cédé la place à un nouveau comité de direction. La Fondation Novartis, dotée d’un budget de 13 millions de francs par an, alors que le groupe dégage un bénéfice net annuel de près de 10 milliards, concentre désormais ses actions contre la malaria en Namibie.

De même, le Ghana, pays aux perspectives économiques nettement plus stables que la Tanzanie, et où le marché pharmaceutique privé est beaucoup plus développé, est devenu un pays de concentration de la Fondation Novartis. Elle développe dans ce petit pays un programme de détection de l’hypertension, secteur de prédilection à haut rendement financier du groupe pharmaceutique dans le monde entier.

Julie Morrow, porte-parole de la Fondation Novartis, admet que les objectifs de l’aide ont changé. «Nous avons décidé de revoir nos projets. En Tanzanie par exemple, certains projets seront délégués à d’autres organisations. Mais nous poursuivrons notre soutien au programme ACCESS destiné à améliorer la qualité des soins dans la région d’Ifakara.» La Fondation Novartis remet par contre en cause le mode de fonctionnement et sa manière de soutenir le centre de formation de médecins-assistants, émanation du projet initial de Rudolf Geigy. Le profil «marketing» de ces dépenses semble insuffisant. Le symposium international annuel de la Fondation est aussi supprimé.

Marcel Tanner, coordinateur de l’Ifakara Health Institute (IHI), se prépare déjà à devoir trouver une autre source de financement à Bâle. A l’époque, Rudolf Geigy avait créé une fondation qui comprenait aussi le groupe Hoffmann-La Roche, aujourd’hui absent. Le soutien de Novartis à la recherche de nouveaux médicaments contre le paludisme n’est par contre pas remis en cause.

Un nouveau médicament en phase II des essais cliniques, nommé KAE609, est attendu avec impatience par le monde scientifique. Il parvient, par un nouveau mécanisme d’action, à freiner, voire bloquer, la transmission du parasite provoquant la malaria.

Le groupe bâlois continue à investir dans de nouveaux médicaments contre le paludisme