L'industrie nucléaire stagne dans le monde. Selon les projections faites par l'Agence internationale de l'énergie (AIE), l'administration américaine ou l'Union européenne, la part du nucléaire dans le bilan global de l'énergie pourrait même baisser d'ici à 2030. Le débat sur le réchauffement climatique et les mesures envisagées pour limiter les émissions de CO2 sont-ils de nature à inverser cette tendance? Les partisans de l'atome en sont convaincus. Non sans raison. Ils estiment que l'énergie nucléaire est la seule filière à même d'apporter une contribution majeure dans la diminution du CO2, notamment dans la production d'électricité dont la demande croît à un rythme très élevé. Faut-il dès lors parler d'une renaissance vertueuse du nucléaire alors que plusieurs Etats ont gelé son développement? Sans doute.

Mais la loi des grands nombres est cruelle: toutes énergies confondues, la part du nucléaire atteint actuellement 6,1% (1) et devrait même baisser si la tendance actuelle n'est pas inversée. Dans la production d'électricité, le nucléaire représente actuellement 17% (23% dans les pays industrialisés). Selon une étude interdisciplinaire du MIT (Massachusetts Institute of Technology) publiée en 2002, l'électricité d'origine nucléaire pourrait, au mieux, atteindre 29% d'ici à 2050. Mais les chercheurs y mettent des conditions: les taxes sur le CO2 devront atteindre entre 100 et 200 dollars la tonne; les Etats devront subventionner le redémarrage de la filière; le problème des déchets devra être résolu à long terme; les risques de prolifération du combustible civil vers des applications militaires devront être maîtrisés. En conclusion, si les auteurs de l'étude concluent que l'option nucléaire ne doit pas être écartée, elle ne devrait pas être privilégiée par rapport aux autres options plus classiques. Ils citent, dans l'ordre, les mesures pour économiser l'énergie, le développement des nouvelles énergies propres (éolien, solaire, biocarburants, géothermie) et la promotion des technologies de séquestration du CO2 dans la filière fossile (gaz et charbon).

En clair, même en augmentant très fortement la croissance du nucléaire, sa contribution réelle restera toute relative. Et surtout, la plupart des experts estiment que ce sont dans les nouveaux pays de développement que l'augmentation de sa part sera la plus forte, notamment en Chine. L'Empire du Milieu a décidé d'investir quelque 50 milliards de dollars dans la construction d'une trentaine de centrales nucléaires (le monde entier en compte actuellement 448, et une centaine sont en projet). C'est beaucoup et peu à la fois. Même en admettant que Pékin parvienne à réaliser tous ses projets d'ici à 2030, le nucléaire ne représentera que 5% de sa production d'électricité.

Au-delà des questions du choix initial des filières, les coûts de production vont jouer un rôle déterminant. Les plus anciennes centrales existantes ont des coûts de production qui sont effectivement bas. Selon Vincent Gilles, de la banque d'investissement UBS, et cité par The Economist, le prix du kWh allemand est d'environ 1,5 cent de dollar contre 3,1 à 3,8 cents pour le même kWh provenant du gaz. Mais ce calcul est biaisé: les anciennes centrales ont été financées par des collectivités publiques qui ont bénéficié de capitaux à des prix artificiels. Pour les auteurs de l'étude du MIT, sans subside le courant nucléaire n'est toujours pas compétitif, ni par rapport au gaz et encore moins par rapport au charbon. Il ne le serait que si ses deux grands concurrents étaient frappés de lourdes taxes sur le CO2. Par ailleurs, les assureurs privés refusent d'assurer les centrales nucléaires, considérant qu'un grave accident pourrait avoir des conséquences financières qui dépassent les possibilités d'une société privée. Si les nouvelles générations de centrales sont plus sûres et peuvent être construites à de meilleures conditions, les coûts du retraitement ou de l'entreposage définitif des déchets, de même que ceux du démantèlement, ne peuvent pas être évalués très précisément. Dans un rapport récent, la Cour des comptes française estime que les évaluations faites jusqu'ici manquent de clarté.

En conclusion, il serait sot d'enterrer prématurément l'industrie nucléaire, mais elle n'est pas la solution miracle et bon marché dépeinte par son lobby.

(1) La part du nucléaire varie de 2 à 7% selon que l'on considère la production de chaleur par les centrales (énergie primaire) ou la consommation finale en électricité.