Aux Etats-Unis, Leila Janah est considérée comme l’une des étoiles montantes de la Silicon Valley. Avec Sama, son organisation dont le nom signifie «égal» en sanskrit, elle a pour objectif de fournir du travail aux plus démunis. Son concept? Appliquer les principes du microcrédit au monde du travail et utiliser les nouvelles technologies pour lutter contre la pauvreté. La jeune femme de 34 ans était de passage à Genève il y a une dizaine de jours pour présenter son organisation à des banquiers et des investisseurs potentiels. L’occasion pour nous de la rencontrer.

Le Temps: Genève reste un passage obligé pour une organisation comme la vôtre?

Leila Janah: Oui, Genève est un hub mondial pour ce qui concerne les investissements à impact social («impact investing»), un concept qui est d’ailleurs bien plus évolué en Europe qu’aux Etats-Unis. Les Européens ont également davantage l’habitude de faire des affaires avec l’Afrique tandis que les Américains tendent à considérer ce continent comme un simple réceptacle pour œuvres de charité.

- Vous ne vous considérez donc pas comme faisant de la charité?

- Non, même si aux Etats-Unis les organisations à but non-lucratif sont automatiquement considérées comme telles. Je crois qu’il y a une grande différence entre une société dont l’objectif est d’accomplir une mission sociale et une œuvre de charité. La charité peut-être utile sur le court terme, mais elle ne représente qu’une solution temporaire.

- Quel est le moyen de combattre la pauvreté sur la durée?

- C’est de créer des emplois. Notre idée, celle de Sama, est de connecter les plus démunis au monde du travail pour qu’ils puissent sortir de la pauvreté. Au cours des 8 dernières années, nous avons permis à 7500 familles en Afrique et en Asie principalement, soit à environ 35 000 personnes, de passer d’un revenu quotidien de 2 à 8 dollars. Certains gagnent même 16 dollars par jour. De tous les modèles de développement au monde, que ce soit le microcrédit ou l’éducation, aucun n’a généré de tels résultats en si peu de temps. D’autant plus que nous n’avions pas beaucoup d’argent à disposition au départ.

- De combien disposez-vous?

Nous avons commencé avec un budget initial de 30 000 dollars en 2008 et, à ce jour, nous avons réussi à lever 20 millions de dollars. Il faut préciser que nous recourons désormais davantage à des emprunts («loan capital») qu’à des donations, cette stratégie fait de nous une nouvelle forme de société à but social.

- Comment vous est venue l’idée de Sama?

- A 17 ans j’ai obtenu une bourse de 10 000 dollars de la part d’un fabricant de tabac. J’ai décidé de prendre une année sabbatique – ce qui n’est pas commun aux Etats-Unis – et de partir dans une famille d’accueil au Ghana. Je pensais que j’allais sauver de pauvres enfants mais quand je suis arrivée en classe je me suis retrouvée face à des étudiants super-intelligents qui connaissaient tous les présidents américains et qui pouvaient me réciter des passages entiers des plus grands auteurs de la littérature. Tout ce que j’avais imaginé jusque-là n’était en fait qu’un mythe: si ces enfants sont pauvres c’est simplement parce que, contrairement à moi, ils ne sont pas nés au bon endroit. C’est à partir de cet instant que j’ai commencé à m’intéresser sérieusement aux problèmes de pauvreté, à ses causes et aux moyens d’y remédier.

- Qu’avez-vous fait ensuite?

- J’ai repris mes études et j’ai continué à voyager. Je suis allée au Rwanda, au Sénégal, en Inde. J’ai travaillé sur des projets de recherche, en tant que consultante pour des ONG. J’ai même été traductrice pour une organisation de défense des droits de l’homme au Brésil. Un de mes professeurs à Harvard, où j’étudiais le développement, m’a ensuite proposé de travailler sur un projet à la Banque mondiale durant six mois. J’ai alors compris que l’on faisait fausse route.

- C’est-à-dire?

- Tous ces programmes d’aide au développement consistent à donner de l’argent, des biens, des services aux plus pauvres. Pire, à leur en donner via des gouvernements qui, la plupart du temps, sont non-démocratiques et terriblement corrompus. C’est la même chose avec les programmes de financement. Le FMI ou la Banque mondiale essaient de promouvoir les échanges commerciaux avec l’Afrique. Si c’est une bonne idée en théorie, cela ne fonctionne pas en pratique. Car les échanges se font toujours entre les pays riches et les riches des pays pauvres. Ceux qui sont dans le besoin, eux, n’en profitent jamais.

- Vous avez renoncé à toute carrière au sein de la Banque mondiale?

- Ce système bureaucratique, dans lequel on ne passe au mieux qu’une semaine par année sur le terrain, n’était de toute manière pas fait pour moi. Après mes études, j’ai rejoint une société de consultants. Pour mon premier projet j’ai travaillé avec une grande société d’outsourcing en Inde. C’est en entrant dans un immense «call center» à Mumbai que j’ai réalisé que le monde digital pouvait donner du travail à des millions de personnes dans le monde.

- Vous avez démissionné?

- Oui, et un an plus tard j’ai créé Sama. Je suis partie à Nairobi où j’ai rencontré un gérant d’internet café à qui j’ai proposé de faire affaire. Je lui ai dit que s’il engageait des personnes dans le besoin je pourrais leur fournir du travail pour le compte de sociétés de la Silicon Valley. Nous avons commencé avec quatre employés chargés de numériser des livres.

- L’idée a-t-elle tout de suite fonctionné?

- Oui, aussi incroyable que cela puisse paraître nous sommes passés de 4 à 50 personnes en une année. Puis 100, 200. Il y a aujourd’hui 1200 employés à plein-temps, au Kenya, en Ouganda, en Inde et à Haïti. Nous venons de signer notre plus important contrat, pour 3 millions de dollars. Nous avons aussi lancé Samaschool aux Etats-Unis ainsi qu’une version en ligne qui accueille 10 000 étudiants de 77 pays différents.

- En quoi cela consiste-t-il?

Si Samasource donne du travail aux plus pauvres, Samaschool leur donne une formation pour leur permettre ensuite d’entrer dans l’économie liée à internet. Car s’il existe une tonne de sites internet aujourd’hui pour travailler en indépendant («free-lance») dans le secteur des services, il faut toutefois pouvoir apprendre à offrir ses services sur de telles plateformes. C’est ce que nous faisons.

- Vous êtes basée à San Francisco, est-ce une obligatoire pour faire ce que vous faites?

- Je me demande parfois si être en Europe, à Amsterdam ou en Suisse, ne serait pas plus facile pour lever des fonds. Maintenant la plupart de nos clients sont effectivement à San Francisco.

- Qui sont vos clients justement?

Ce sont des sociétés actives dans les technologies, comme Trip Advisor, Getty Image, Microsoft ou Google. Pour Trip Advisor, par exemple, nous vérifions que les images téléchargées par des utilisateurs correspondent au lieu dont il est question. Les tâches que nous effectuons ne peuvent pas être automatisées, en tout cas pas pour le moment. C’est d’ailleurs la clé de notre concept: toujours être un coup en avance sur les ordinateurs.

- Croyez-vous vraiment que le monde du numérique puisse contribuer à éradiquer la pauvreté dans le monde?

- J’en suis convaincue. Les nouvelles technologies profitent à l’empathie des hommes. Aujourd’hui vous ne pouvez plus ignorer les souffrances de personnes à l’autre bout du monde pour la simple et bonne raison que vous voyez leurs photos en vous connectant sur Facebook. Grâce aux réseaux sociaux les plus démuni peuvent aussi, pour la première fois, raconter leur propre histoire au reste du monde.

- Dans une interview à la presse américaine vous avez déclaré que vous n’étiez pas Mère Teresa. Vous ne vous retrouvez pas en elle?

- Ce qu’elle a fait était magnifique, évidemment. Mais ce n’était pas révolutionnaire. Je crois qu’il vaut mieux s’attaquer aux racines du mal, aux raisons économiques et sociales qui font que les pauvres deviennent pauvres, plutôt que de parer au plus pressé. Si vous êtes patron d’une usine et que vos employés, que vous ne payer pas suffisamment pour vivre décemment, trouvent de quoi se nourrir gratuitement, alors vous n’aurez aucune incitation à changer. Pour moi ce système est trop frustrant. Je crois aussi que de vouloir absolument vivre comme les pauvres est contre-productif. Je ne veux pas célébrer la pauvreté, je veux la combattre et permettre à ceux qui en souffrent d’en échapper aussi rapidement que possible.

- Qui est votre modèle?

- Mohammed Yunnis, l’un des plus grands génies de notre temps. Voilà un révolutionnaire radical qui n’a jamais été paternaliste avec les pauvres et qui devrait être un saint. Il a compris l’une des causes de la pauvreté, le non-accès au capital, et décidé de la combattre même si sa méthode était au départ très controversée. Nous essayons aujourd’hui de répliquer ce qu’il a fait au niveau de l’emploi.

- Quel est votre prochain objectif?

Samasource va être à l’équilibre cette année, ce qui est une étape incroyable. La plupart des organisations à but non-lucratif n’atteignent jamais ce stade aux Etats-Unis. Cela nous permettra d’attirer des capitaux plus importants. Aujourd’hui nous sommes en train de lever 5 millions de dollars supplémentaires mais je pense qu’à l’avenir on pourra investir 100 millions pour répliquer notre modèle sur tous les continents. Notre but est que le concept d’impact sourcing devienne aussi puissant que celui d’impact investing. Nous avons mis en place un site internet – givework.org – sur lequel les entreprises peuvent s’engager à dévouer X% de leur budget à des organisations comme la nôtre. Aux Etats-Unis nous discutons avec Salesforce (ndlr, un éditeur de logiciels) et Virgin. Mais n’importe quelle société pourrait le faire, Pictet par exemple.

- Quelle est la réaction des investisseurs auxquels vous présentez Sama?

-  La grande majorité comprend le principe, ils savent que la réponse à la pauvreté sur le long terme ne peut être que l’emploi. Nous avons davantage de problèmes en revanche avec les œuvres de charité traditionnelles qui nous perçoivent comme une menace. Je crois que le système actuel est beaucoup trop paternaliste et condescendent, nous pensons que nous sommes les sauveurs et que les pauvres ne comprennent rien au monde, que si nous leur donnons de l’argent ils achèteront de la drogue ou de l’alcool. Or les données que nous collectons montrent le contraire: si vous donnez davantage à quelqu’un qui gagne 2 dollars par jour, il le dépensera en premier lieu dans un logement, de la nourriture, l’éducation et la santé.

- A côté de Sama vous avez également créé Laxmi. Quel est le lien entre les deux?

- Laxmi est une marque de cosmétiques dont la mission est la même que celle de Sama mais dans le monde du luxe. Nous donnons du travail à des femmes qui produisent des crèmes avec des ingrédients – des graines venant d’Ouganda – sains et bios. Le groupe Sama détient 12% de Laxmi, ce qui n’est absolument pas commun pour une organisation à but non lucratif aux Etats-Unis.

- Combien d’argent avez-vous récolté grâce à Laxmi?

- Laxmi vient tout juste d'être lancé en novembre dernier avec un budget initial de 12 millions de dollars. Nous espérons que les ventes atteignent 100 000, voire 200 000 dollars cette année.


Profil

1978 Ses parents émigrent de Bombay aux Etats-Unis.

1982 Naissance à Lewiston, dans l’Etat de New York.

2005 Elle termine ses études en développement à l’Université Harvard.

2008 Création de Samasource à San Francisco.