Innovation

Numérisation: l’économie suisse est dépassée par tous ses concurrents

La Fondation CH2048 compare les branches d’exportation suisses à leurs quinze principaux concurrents mondiaux. Son étude montre que la Suisse est dernière dans l’intelligence artificielle, les entreprises «gazelles» et la dimension numérique des brevets à fort potentiel commercial

La Suisse obtient systématiquement d’excellentes notes de compétitivité de la part de l’IMD ou du World Economic Forum. Mais Christoph Koellreuter, vice-président et responsable du programme de la Fondation CH2048, tempère fortement ce torrent d’éloges.

L’ancien directeur du BAK a présenté ce jeudi à Zoug un rapport sur l’innovation en Suisse qui, certes, reconnaît que la productivité des branches d’exportation et les conditions-cadres figurent au sein des six ou sept meilleures du monde. Mais il décrit aussi des déficits majeurs en termes d’innovation. Ces derniers sont d’autant plus importants qu’ils concernent des critères qui détermineront les chances futures de succès, soit la numérisation, les talents, les brevets de recherche avec un impact commercial mondial, et l’intelligence artificielle. Dans ces domaines, la Suisse est souvent dernière.

Problèmes en informatique et en communication

Elle est en effet au dernier rang des régions de référence en pourcentage des diplômés dans l’informatique et la communication (ICT), ainsi que des chercheurs dans cette branche. Elle est également dernière en nombre de publications scientifiques dans l’intelligence artificielle, fortement distancée par le leader américain, mais aussi le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Enfin, la Suisse est dernière, par rapport aux six concurrents de référence, dans la dimension numérique des brevets de classe mondiale dans les sciences de la vie (ceux dont les applications commerciales sont internationales et ceux qui sont le plus cités par d’autres chercheurs), l’avant-dernier étant le Danemark. La rumeur voudrait d’ailleurs que les projets numériques de certaines entreprises pharma soient prévus aux Etats-Unis, et non pas en Suisse.

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Enfin, la Suisse est dernière dans le pourcentage de start-up par rapport à l’ensemble des entreprises et à celui des entreprises «gazelles», c’est-à-dire des jeunes entreprises à très forte croissance, derrière le Royaume-Uni (meilleur en Europe), la Suède, le Danemark et l’Allemagne.

Pour Christoph Koellreuter, «ce travail de comparaison des branches d’exportation avec les références mondiales, c’est un peu l’œuvre de ma vie», explique-t-il au Temps. L’économiste, dans un travail co-signé par Christoph von Arb, président de Tripleye et ancien directeur du consulat scientifique suisse à Boston, utilise une méthode complètement différente de celles de l’IMD ou du WEF.

Plutôt que d’effectuer une évaluation moyenne de la compétitivité du pays, il importe bien davantage de considérer, d’un côté, le résultat de l’innovation en termes de valeur ajoutée, d’évolution du salaire et de l’emploi et, de l’autre, les facteurs qui déterminent le succès futur de l’innovation.

Cette analyse porte sur les branches clés, comme la pharma, la finance ou l’industrie des machines, et plus précisément sur l’écart entre la Suisse et ses principaux concurrents dans le monde, «parce que c’est ce calcul qui détermine où se dirigeront les investissements futurs et les choix d’emplacement des centres d’innovation», avance-t-il. Non seulement le résultat de l’innovation importe, mais aussi les facteurs qui y conduisent, tels que les conditions-cadres, les infrastructures, la fiscalité, la qualité de vie. Mais ce n’est pas à propos de ces dernières que la Suisse rencontre des problèmes par rapport aux leaders.

Une productivité très correcte

La comparaison est en effet réalisée par rapport aux meilleurs concurrents de chaque branche suisse, par exemple la Suède, Singapour et la Silicon Valley, Seattle, Boston, dans les sciences de la vie. Ainsi, les auteurs du rapport ne prennent pas la France ou l’Italie comme mesure de performance, parce que celles-ci n’appartiennent pas au top 15 des branches considérées.

La Suisse figure au sein des six ou sept meilleurs en termes de productivité, de croissance de l’emploi, d’évolution des dépenses de recherche et développement sur dix ans, ou d’investissement en capital-risque, mais elle n’est jamais au premier rang.

Dans la pharma, le leader est San Francisco, dans la finance New York, dans les techniques médicales la Norvège, dans la communication New York.

L’évolution de l’emploi est modérée en Suisse dans toutes ses branches clés, mais elle est nettement supérieure au Danemark dans la pharma, à Hongkong dans la finance, à Seattle dans les machines.

Dans les sciences informatiques et d’ingénieurs, les deux écoles polytechniques fédérales considérées progressent du 6e rang en 2007 au 3e en 2016. Mais elles pourraient se rapprocher des leaders si la part du financement privé était supérieure, selon Christoph Koellreuter. Ce pourcentage atteint 70% au Royaume-Uni et plus de 60% en Corée du Sud et aux Etats-Unis, alors qu’il ne dépasse pas 10% en Suisse.

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