De passage à Genève mardi, le dirigeant de la banque française s’est évertué à rassurer sur la situation. Jugeant «irraisonné» le parallèle avec la situation de 2008.

Le Temps: La valeur boursière de votre groupe s’est effondrée de 50% depuis fin juillet. Qu’est-ce qui explique que les investisseurs soldent leur participation à prix bradé, comme s’ils ne voyaient plus d’issue. La Grèce? L’Italie? La crainte d’une spirale similaire à celle connue par Lehman Brothers?

Séverin Cabannes: Cette chute des banques en bourse a été généralisée à toute l’Europe et n’est donc en rien spécifique à la Société Générale. La question de la résolution de la crise du surendettement de la Grèce prend plus de temps que ce que les investisseurs et les autorités d’autres pays – notamment les Etats-Unis – souhaiteraient. Le temps politique reste un temps long. Son décalage avec les exigences de résolution de la communauté financière conduit au type de «fractures» observées cet été sur les marchés .

– En dépit des dénégations des responsables européens, les marchés financiers tiennent pour acquis un défaut de remboursement de ses emprunts par la Grèce. Quel en serait l’impact pour votre établissement?

– Notre exposition à la Grèce est limitée à 1,1 milliard d’euros. Par ailleurs, nous avons passé une provision de 400 millions d’euros au deuxième trimestre, ce qui fait que nos engagements sont couverts à hauteur de 35%. Même si le plan de sauvetage adopté en juillet – qui comprend un «haircut» implicite de 21% [ndlr: pertes moyennes sur les prêts accordés à la Grèce] – était durci, l’effet sur la Société Générale serait très limité. Et même dans l’hypothèse théorique d’un «haircut» passant à 50%, nos pertes, après impôts, seraient inférieures à 200 millions d’euros: à peine un demi pour-cent de nos fonds propres.

– Si la situation en Grèce est «sous contrôle» comme vous dites, les interrogations au sujet de l’Italie restent d’une autre ampleur. Or mardi matin, l’agence de notation Standard & Poor’s vient de revoir à la baisse son évaluation de la solvabilité de Rome…

– Nous ne pouvons pas raisonner de la même façon sur l’Italie et sur la Grèce. Je n’imagine pas un instant une restructuration de la dette italienne. Pourtant, comme les comparaisons à l’emporte-pièce entre l’Italie et la Grèce se généralisent, il faut rétablir la vérité des faits. L’exposition de la Société Générale aux emprunts de cinq pays européens dits «périphériques» est limitée à 4,3 milliards d’euros – dont 1,5 milliard sur l’Italie; 1,2 milliard sur l’Espagne ou 1,1 milliard sur la Grèce. C’est totalement gérable. Pour rappel, la banque a doublé ses capitaux propres de 20 à 41 milliards d’euros depuis 2007. Et elle génère des résultats de 1,6 milliard au premier semestre.

– Peut-être que les investisseurs craignent surtout qu’on leur cache d’autres risques. Par exemple une exposition indirecte – via la fourniture d’assurances dites «CDS» – aux pays européens en difficulté…

– Depuis 2008, notre banque a fortement réduit son profil de risque sur les marchés – dont dépend ce type d’exposition indirecte. Nous avons fait un effort considérable de transparence au sujet de toutes les expositions de l’entreprise, même celles comptabilisées en dehors du bilan. Dans le cas précis des «CDS», il faut clarifier une chose: nous n’avons pas d’exposition indirecte sur les emprunts d’Etat européens par ce biais.

– Les investisseurs craignent donc autre chose… Par exemple une crise de liquidité, qui, comme en 2008 avec Lehman Brothers, menacerait d’étouffer votre banque?

– Encore une fois, ces raccourcis n’ont pas lieu d’être. La situation que nous connaissons aujourd’hui est très différente. À l’époque, les difficultés provenaient d’actifs sur lesquels la probabilité de défaut – l’incapacité des clients américains à rembourser leur dette – était très élevée. Il n’est pas raisonnable de comparer ces actifs toxiques avec la dette des Etats européens. La Grèce est un cas à part, totalement gérable au niveau de l’Europe. Aujourd’hui, si les banques détiennent dans leurs bilans autant d’emprunts de la zone euro… c’est tout simplement parce qu’il paraît naturel que ces banques financent leurs Etats. Sans compter que les nouvelles règles prudentielles du Comité de Bâle exigent que des «réserves de liquidités» soient mises en place par les banques, sous forme de placements dans des emprunts d’Etat.

– Pourtant, les rumeurs évoquant une fragilisation de la situation financière de la banque – on se souvient des allégations du «Daily Mail» début août – se multiplient. Comment y répondez-vous? Y voyez-vous, comme certains l’ont dit en France, une tentative délibérée pour affaiblir les banques du pays?

– Je ne crois pas à la théorie du complot. Il y a, simplement, de la part des investisseurs américains et asiatiques, une véritable demande pour que l’Europe résolve rapidement ses problèmes. Aujourd’hui nous adoptons une position systématique face à ces rumeurs: dès leur apparition, nous ne les commentons pas, mais demandons aux autorités de marchés d’enquêter sur leurs origines.

– Il est donc erroné de dire que la Société Générale connaît des difficultés pour obtenir des refinancements à court terme?

– Pour toutes les banques européennes il y a eu, cet été, une tension sur le refinancement en dollars. Son origine tient à la réduction soudaine de l’appétit au risque des investisseurs américains entre fin juin et début septembre, et notamment des fonds monétaires [ndlr: auprès desquels les banques se refinancent à court terme]. Dans un second temps, on a vu apparaître la vente de leurs actions bancaires par des investisseurs «longs» [ndlr: perdant en cas de baisse].

– Comment la banque a-t-elle réagi à cette crise estivale?

– Nous avons, par exemple, réduit nos positions en dollars. Nous avons également vendu des actifs en dollars qui n’étaient pas stratégiques: en six semaines, 3,5 milliards d’euros de titres de notre portefeuille géré «en extinction» [ndlr: titres liés à l’immobilier américain et dont la valeur a été balayée par la crise de 2008] ont été cédés, sans pertes.

Ensuite nous avons utilisé d’autres sources de financement en dollars. En premier lieu les sources dites sécurisées, auxquelles il n’était pas nécessaire de faire appel avant: le marché du «repo» sur lequel vous apportez des actifs en gage pour obtenir des financements. Ce marché fonctionne et vous y trouvez toujours des contreparties américaines. Une source alternative est constituée par le marché dit des «swaps» entre euro et dollar, qui fonctionne toujours. Cette adaptation rapide fait que la banque dispose, à fin août, d’un excédent de dollars de plus de 30 milliards, déposés à la banque centrale américaine. Nous disposons, en outre, de plus de 105 milliards d’euros d’actifs, mobilisables rapidement si besoin. Nous avons donc des marges de manœuvre, même si la situation venait à se dégrader.

– La Banque centrale européenne n’a donc pas joué le rôle de pompier en votre faveur pour prévenir une crise de liquidité cet été?

– Non.

– Crise de la dette en Europe «gérable»; problèmes de liquidités surmontés. La cause de la panique des investisseurs à l’égard de la Société Générale est donc ailleurs… Dans la menace que l’Etat français décide soudain une recapitalisation – en clair une nationalisation partielle – si votre situation empirait? Après tout, Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international a, elle-même, évoqué le besoin de recapitalisation des banques…

– Il faut rappeler que les tests de résistance sévères, passés avec succès par Société Générale et publiés au début de l’été par les autorités bancaires européennes, ont prouvé que l’ensemble du système était solide, hormis une poignée d’établissements. On ne peut donc pas à la fois organiser des tests difficiles, vérifier qu’ils sont remplis, et dire ensuite que cela ne passe pas. Encore une fois, il faut revenir aux faits: la plupart des banques en Europe ont doublé leurs fonds propres en l’espace de quatre ans, et sont toujours profitables. Leur recapitalisation se déroule depuis plusieurs années et ce processus va continuer.

– Ce plongeon du cours de vos actions en bourse ne rend-il pas la Société Générale sujette à un rachat hostile de la part d’un concurrent?

– Nous pensons que la probabilité de consolidation dans le secteur bancaire en ce moment est faible. L’ensemble des banques européennes a vu ses cours [de bourse] fortement baisser cet été. Il n’y a donc pas de spécificité Société Générale. En outre, le contexte actuel rend peu probables de tels mouvements: le Comité de Bâle a demandé que les institutions présentant un risque systémique [ndlr: celles dites «too big to fail»] aient un niveau de fonds propres supérieur aux exigences des dernières règles [dites] de «Bâle III». Ce qui, implicitement, revient à pousser à la réduction de la taille des bilans des établissements.

– A vous entendre, l’heure n’est pas aux grands regroupements. Après la crise des «subprime» – ou des événements comme l’affaire Kerviel ou la récente fraude d’un «trader» d’UBS – les appels à une autre révolution au sein du monde bancaire reviennent sur le devant de la scène. Des appels à un nouveau «Glass Steagall act» imposant une scission totale entre les activités de dépôt et les activités sur les marchés. Comment justifiez-vous votre opposition à une telle réforme?

– La question à laquelle les régulateurs réfléchissent en ce moment reste: comment réduire le risque systémique? Comment faire en sorte qu’une banque, si elle venait à faire défaut, ne menace pas tout le système? Nous pensons que le modèle bancaire qui réduit ce risque au maximum est celui de la banque dite «universelle». C’est-à-dire une banque dans laquelle vous avez une clientèle très diverse – du particulier à la grande entreprise, en passant par les PME et les autres institutions financières. Une banque qui offre l’ensemble des services bancaires et qui sert autant la gestion de l’épargne que la fourniture de crédit. Ce système est plus résistant car il offre une diversification maximale des risques. Et car il assure un équilibre entre l’emploi des fonds et les ressources de la banque; donc un risque de crise de liquidité amoindri.