Tous deux maîtrisent assez les mathématiques pour mesurer à quel point la probabilité que leurs trajectoires se tamponnent en cette fin d’été 1998 était infime. Complices, Nuria Pazos et Nabil Ouerhani lâchent: «Nous y avons déjà souvent pensé. Les chances étaient quasi nulles.»

Et pourtant, vingt-trois ans plus tard, les voici tous les deux assis côte à côte dans une salle de la Haute école Arc Ingénierie, à Neuchâtel. Mariés à la ville, collègues au quotidien et, ensemble, à la tête du projet européen BonsAPPs. L’initiative vise à offrir aux PME un recours facilité à l’intelligence artificielle sans passer par le «cloud» (les grands serveurs à distance), en traitant donc l’information au plus près de sa source.

Mais attention! «C’est Madame qui dirige», souligne, espiègle, l’informaticien Nabil Ouerhani. Formellement, Nuria Pazos dirige ce projet doté de 5,5 millions de francs. Son époux est son coéquipier de coordination. Un adjoint «essentiel pour disséminer et communiquer avec les sept partenaires et les entreprises», complète l’ingénieure en électronique et en automation.

L’Espagne, la Tunisie…

Nuria Pazos reste une des rares femmes évoluant dans un univers dominé par les hommes. Dans son Espagne natale, les différences sont moins criantes, précise-t-elle. C’est d’ailleurs à Madrid où elle a grandi que s’est dessinée sa vocation il y a une trentaine d’années: «Mon père était ingénieur en électricité. Je me souviens que pendant mon adolescence, il arrivait à la maison avec les premiers ordinateurs. Progressivement, c’est devenu une passion pour moi.»

A l’inverse, de l’autre côté de la Méditerranée, à Tabarka, une petite ville côtière tunisienne, rien ne prédestine Nabil Ouerhani à la technologie. Sauf que «c’était l’époque de Habib Bourguiba». Le père de la Tunisie moderne veut faire fonctionner l’ascenseur social. Des bourses d’études sont octroyées aux élèves méritants. Nabil a la bosse des maths et l’occasion de partir, à 18 ans, faire des études d’informatique en Allemagne. Il quitte ses parents et ses six frères et sœurs, laissant aussi derrière lui un pays qui se durcit. Ben Ali a pris le pouvoir en 1987. «Pendant quatre années, il est resté plutôt cool, se souvient l’ingénieur. Et peu à peu, on a senti le pays se refermer.»

Atterrissage à Heidelberg, en 1991, pour apprivoiser la langue de Goethe. Si le poète allemand déclara avoir laissé son cœur dans cette cité médiévale, c’est à Munich, sept ans plus tard, que le Tunisien se fera ravir le sien par une jeune Madrilène. Nuria vient d’y arriver pour entreprendre son doctorat. «Partir ainsi à l’étranger n’était pas encore courant à cette époque, raconte-t-elle. Un professeur en a parlé. Personne ne l’a pris au sérieux. Moi si.»

Visiblement, le destin souhaite ardemment les réunir car c’est au hasard de quelques semaines passées dans le même foyer universitaire qu’ils font connaissance. Elle déménage rapidement mais les deux étudiants gardent le contact. Quelques semaines plus tard, les décharges électriques ressenties lors de leur rencontre se transforment en histoire d’amour.

Mais un obstacle de taille se dresse sur leur route: Nabil est déjà en discussion avancée pour rejoindre l’Institut de microtechnique de l’Université de Neuchâtel. Bien qu’hésitant, il décide de saisir sa chance. Pendant cinq ans, ils vivront leur relation à distance. C’est le début du siècle, les voyages à bas coûts et les téléphones portables en sont à leurs balbutiements: «Le trajet Neuchâtel-Munich en train, on le connaît par cœur», relèvent les deux amoureux.

Un postdoc à l’EPFL plus loin pour «Madame», un long passage dans l’économie privée au compteur de Nabil, sans oublier deux enfants nés de leur union, les voici désormais tous les deux enseignants et chercheurs à la Haute Ecole Arc. Issue logique pour l’électronicienne, la région de Neuchâtel ayant largement œuvré à la miniaturisation des capteurs, des cartes à puces et autre microprocesseurs. Dans le projet BonsAPPs, son principal défi sera de montrer qu’il est possible de déployer des algorithmes avancés sur de très petits systèmes. «J’aimerais bien que les entreprises puissent faire la même démarche que moi pour exploiter ce potentiel, même si ce ne sera évidemment pas possible pour toutes les applications.»

Les entreprises sont en effet au cœur de leurs préoccupations: «La technologie, c’est très important, mais pour moi, elle doit être au service de quelque chose, insiste son mari. Ayant baigné dans l’économie, j’essaie toujours de trouver des débouchés.» Les partenaires du projet vont développer une place de marché numérique pour mettre en contact des PME et des acteurs spécialisés dans l’intelligence artificielle.

Un très petit dispositif

Objectif: créer un modèle de mutualisation des savoir-faire afin que l’Europe exploite mieux économiquement des compétences technologiques indéniables. Cette plateforme veut se concentrer sur des solutions dites «embarquées», c’est-à-dire que le traitement des données doit se faire à la source. Il faut donc concentrer la puissance de calcul sur un très petit dispositif.

«Nous avons discuté avec les fabricants de machine-outil de la région, illustre «Monsieur». Ils ont des revenus très fluctuants. En utilisant des technologies avancées, ils pourraient mettre leurs machines à disposition, en facturer l’utilisation et couvrir la partie service en recourant par exemple à la maintenance prédictive.»

Si le projet est européen, ils entendent bien en faire profiter ce pays qui est devenu le leur. Dans BonsAPPs, la start-up lausannoise Nviso joue d’ailleurs un rôle crucial et des entreprises romandes ont déjà fait part de leur intérêt pour tester cette nouvelle approche. Ce qui n’est pas pour leur déplaire: «La Suisse nous a beaucoup donné et nous avons envie de lui rendre un peu de ce qu’elle nous a apporté», concluent les deux amoureux qui s’engagent aussi dans leur nouveau port d’attache. Elle préside l’association des parents d’élèves d’Hauterive (NE), tandis que lui siège au Conseil général de la commune.


Profil

1972 Naissance de Nabil Ouerhani, à Tabarka, en Tunisie.

1973 Naissance de Nuria Pazos, à Madrid.

1998 Nabil Ouerhani est engagé par l’institut microtechnique de Neuchâtel pour travailler sur les systèmes de vision artificielle.

2008 L’électronicienne est engagée à la Haute Ecole Arc. Son compagnon la rejoint cinq ans plus tard.

2015 La Haute Ecole Arc ingénierie met en place une stratégie pour renforcer sa participation aux projets européens.

2017 Début du projet européen Bonseyes qui fournit le socle du projet BonsAPPs, lancé en 2021.


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