Chine

«Il n’y a pas de complot chinois»

Selon Alain Sépulchre, consultant en Asie chez BCG, les acquisitions chinoises représentent aussi un moyen de pénétrer le marché chinois

Le Temps : Quel est le fil rouge du développement international des groupes chinois?

Alain Sépulchre: Leur première logique reste de se renforcer chez eux. Les acquisitions leur permettent de tirer sur des leviers, en particulier technologiques, qu’ils n’ont pas, ou qu’ils n’auront jamais. La deuxième logique est celle de l’opportunisme. Ils profitent de l’affaiblissement de sociétés, dans des pays périphériques de l’Union européenne par exemple, pour s’en emparer et ainsi tester de nouveaux marchés. Enfin, l’ego des patrons est aussi à l’œuvre.

- L’ego, ou l’ordre de Pékin d’acheter le monde pour prouver la puissance chinoise?

- Le premier maillon de ces acquisitions, c’est le patron. Bien sûr les banques, contrôlées par l’Etat, l’y encouragent. Cependant, il n’y a pas de complot chinois. Si c’était le cas, les banques chinoises mèneraient acquisition sur acquisition. Or on ne le voit pas.

- Avons-nous de bonnes raisons d’être inquiets face à ces acquisitions?

- C’est la première fois qu’un pays émergent dominant surgit ainsi en Europe et aux Etats-Unis, ce qui suscite cette inquiétude. En même temps, l’appel d’air est énorme car nous ne pouvons nous permettre de nous couper de la Chine. Ces acquisitions représentent aussi un moyen de pénétrer le marché chinois. Nous restons donc dans l’ambiguïté.

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- L’Europe est-elle plus ouverte (ou naïve) que les Etats-Unis, laissant davantage de groupes chinois y prendre pied?

- Elle est mille fois plus ouverte. Les Européens sont plus consensuels, mais ils sont aussi plus faibles. De leur côté, les Américains ont toujours eu un droit de regard sur ces rachats pour des questions de sécurité nationale. Les Etats-Unis tiennent des positions très fortes, mais qui ne sont pas toujours très équitables. Parfois, cette sécurité nationale constitue une excuse peu valable.

- Beaucoup de ces acheteurs sont des groupes publics. Quelles garanties avons-nous qu’un contrôle s’exercera sur l’Etat chinois, qui met la main sur des savoir-faire sensibles, les OGM par exemple dans le cas de Syngenta repris par ChemChina?

- Les Européens vont effectivement être confrontés à des questions importantes de brevets et de sécurité alimentaire. Cependant, le cas de Syngenta est à ma connaissance la première transaction qui mette en jeu un savoir-faire risqué. A suivre donc.

Quoi qu’il en soit, le capitalisme chinois est un capitalisme étatique. Il faudra nous y adapter. Pour l’instant, comme actionnaires, les Chinois sont à peu près responsables. Les conséquences seraient tellement importantes, économiquement et symboliquement, dans le cas d’un faux pas. Dans beaucoup des cas que j’ai étudiés, ils se sont montrés plutôt trop prudents que pas assez.

- L’endettement des groupes chinois ne cesse de grimper. Et si l’Etat cessait de leur prêter?

- Ils seraient obligés de revendre une partie de leur portefeuille. Mais la vraie question est celle de leur capacité à rembourser, qui est liée à leur aptitude à bien valoriser ce qu’ils achètent. Il y aura de la casse, c’est certain, comme dans toutes les fusions et acquisitions menées dans le monde. Les Chinois n’échapperont pas à cette règle.

- En conquérant le monde, les Américains véhiculaient un message de progrès et de liberté. Le message de Pékin n’est pas celui-là. Son projet de nouvelle «route de la soie», qui vise à développer les infrastructures dans quantité de pays, peut-il changer la donne?

- Les Chinois n’ont jamais eu besoin de se justifier, estimant que la force suffit. Ils souffrent donc d’une absence flagrante de communication, qu’ils vont essayer de corriger. Quant à la «route de la soie», il me semble que leur discours est celui d’un envahisseur qui promet la lune parce qu’il peut se l’offrir. En Afrique, ce discours a toutefois montré ses limites.

Enfin, les Américains imposaient leurs produits et souhaitaient que tout le monde adhère à leurs valeurs. Les Chinois n’ont pas pour projet de siniser les âmes. Ils veulent que leurs transactions profitent à la Chine, avant toute chose.

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