Encadré dans les larges baies vitrées d'un immeuble de prestige contemporain, le paysage apaisant du Léman sert de cadre de travail aux dirigeants de l'Union des associations européennes de football (UEFA), organisateurs de l'Euro 2008 qui se déroulera en Suisse et en Autriche du 7 au 29 juin prochain.

Mais Nyon, où siège l'organisation depuis 1995, offre d'autres points de vue que son miroir lacustre de carte postale: les parkings provisoires et les chantiers inachevés du quartier de la gare. C'est la vision proposée aux employés d'Euro 2008 SA, la filiale de l'UEFA chargée de la mise en place de l'événement footballistique.

Deux univers radicalement différents. D'un côté, le siège de prestige inauguré en 1999, issu d'un concours d'architecture, abritant les seigneurs du football européen. Quelque 150 personnes y travaillent. De l'autre, un banal immeuble de bureaux récent comme il en existe des centaines, où se serrent plus de la moitié des 350 personnes qui ont à faire avec la mise au point détaillée du tournoi, du type de gazon à poser sur les terrains de jeu à la place dévolue aux loges VIP, très loin de Michel Platini et de ses projecteurs.

Flexibilité maximale

Moins de deux kilomètres séparent les deux sites. C'est même la première fois qu'ils sont si proches. Lors de l'édition précédente de l'Euro en 2004, l'organisation était au Portugal, pays hôte de la manifestation. Précédemment encore, celle-ci était faite par les fédérations nationales concernées. La concentration des forces pour cette édition-ci confère à Nyon, 17000 habitants, le rôle de capitale - très provisoire! - du football.

Pour préparer le tournoi, l'UEFA a créé fin 2004 une filiale ad hoc, Euro 2008 SA, qu'elle détient à 100%. Au départ, elle ne comptait qu'une poignée d'employés autour de son directeur Martin Kallen. Aujourd'hui, bien qu'occupant 6 des 9 étages de son immeuble, le personnel se retrouve à l'étroit. Une rapide visite dans les bureaux révèle des alignements serrés de jeunes professionnels penchés sur d'étroites places de travail, oreille collée au téléphone et nez plongé dans l'écran d'ordinateur. Pas un seul mètre carré de surface de travail reste libre. Age moyen: 34 ans. Salaire médian: entre 6500 et 7000 francs par mois, versé 13 fois. Des primes de fidélité sont allouées aux employés présents depuis plus d'un an.

Les tâches à accomplir sont légion, même les plus triviales: planifier la pose du gazon sur les terrains de jeu, disposer la sécurité dans les stades, maintenir les contacts avec les sponsors, faire installer les loges VIP dans les arènes, tant d'autres encore. Le code vestimentaire libre reflète le cosmopolitisme, la mobilité et la flexibilité extrêmes exigés de ces travailleurs de l'ombre. «Nous mettons les uniformes lors des manifestations officielles», précise cependant Pascale Vögeli, attachée de presse.

La même frénésie se développe quelques étages plus bas, chez New Media Technologies (NMT). Cette société, fondée en 2001 et détenue elle aussi à 100% par l'UEFA, est chargée de fournir les images, fixes ou vidéo. Deux activités sont au centre de son mandat: exploiter le site internet de l'événement et assurer la couverture télévisuelle des matches. Les effectifs, qui s'élèvent en temps normal à 60 salariés, bondissent à 2380 personnes le temps du tournoi, y compris les 200 volontaires et les 1100 employés des entreprises de sous-traitance. Ce sont ces dernières qui disposent les caméras dans les stades et assurent les prises de vue et le travail en régie. Ce signal est ensuite revendu aux chaînes de télévision qui ont accepté de payer les droits de retransmission. Un centre de production de 13000 mètres carrés est en cours d'achèvement à Vienne, où se concentreront les régisseurs et même les commentateurs sportifs qui n'ont pas pu se procurer une place dans les tribunes. «Les 5 réalisateurs sont nos salariés. Nous gardons les spécialistes afin d'assurer la qualité et l'identité visuelle de l'événement», explique Alexandre Fourtoy, son directeur.

Emplois très provisoires

Les travailleurs de l'ombre savent que leur cadre de travail est très provisoire. La grande majorité quittera le navire le 31 juillet prochain. Une minorité restera en place jusqu'à l'automne, le temps de tout ranger, mais seule une demi-douzaine de personnes resteront jusqu'à la fin de l'année, essentiellement pour boucler les comptes. Mais déjà cette ruche se disperse. Fin mai, début juin, la plupart de ces organisateurs se rendent sur les lieux des compétitions afin de diriger sur le terrain ce qu'ils ont coordonné à distance depuis des mois ou des années.

Certains sont employés des stades ou par la FIFA, la fédération faîtière mondiale du football, et sont «prêtés» à l'UEFA le temps de l'Euro. D'autres, enfin, passent d'un emploi temporaire à l'autre dans le domaine des grandes manifestations sportives.

Cette fourmilière crée les conditions de la grande fête, et pourtant, paradoxe, elle ne rentrera pas dans ses frais. La société organisatrice devrait même subir une perte, pour une raison simple: les gigantesques bénéfices de la manifestation iront directement dans les coffres de l'UEFA sans passer par ses filiales.

Les charges d'Euro 2008 SA devraient atteindre 386 millions de francs, selon les estimations de Martin Kallen, son directeur général. Or, ses revenus ne devraient pas dépasser 379 millions de francs, d'où une perte prévisible de 7 millions de francs. «Et encore, ces chiffres sont très au-delà de nos prévisions. Le premier plan d'affaire prévoyait un chiffre d'affaires de 180 millions de francs environ et des comptes équilibrés», poursuit le directeur. Entre 2005, où les premières estimations ont été effectuées, et l'ouverture de la manifestation, les coûts ont doublé. Ceux de la sécurité ont explosé de 7 à 33 millions, les salaires se montent à 48 millions, l'aménagement des stades à 30 millions, etc.

Risque d'annulation

«Cette absence de bénéfice est évidemment totalement artificielle», concède Josef Koller, responsable du contrôle de gestion au siège de l'UEFA. Cela ne tient qu'à la distribution des revenus par rapport aux dépenses. Euro 2008 SA, qui fait face à toutes les dépenses, ne recueillera que les revenus de billetterie et des loges, soit 16% des recettes totales.

Les morceaux de choix, c'est-à-dire les contributions des sponsors, 400 millions de francs, et surtout les droits de télévision, plus de 1,3 milliard, seront versés directement à l'UEFA. Les premiers sont perçus par la division UEFA Commercial Marketing, les seconds par Marketing & Media Rights. Cette dernière a confié à une société extérieure, Sportfive, une filiale à 100% du groupe français Lagardère, le soin de négocier les droits en son nom. Celle-ci a procédé par enchères et a concédé les droits aux chaînes les plus offrantes, pays après pays. L'Union européenne de radiodiffusion (UER), partenaire des éditions précédentes, reste hors du coup cette fois-ci, son offre ayant été jugée insuffisante.

En tout, ce sont donc plus de 2,1 milliards de francs qui rentreront dans les caisses de l'UEFA. Déduction faite des coûts d'organisation et la part qui reviendra aux équipes participantes, l'Union gardera 692 millions de francs. Que fera-t-elle de cette spectaculaire cagnotte? Elle en redistribuera une partie au titre de ses programmes de solidarité, comme les subventions aux terrains de jeu, aux associations sportives qui restent dans l'ombre, aux tournois plus confidentiels comme les jeunes de moins de 21 ou de 17 ans, etc. Et le solde, plus de 200 millions de francs? Il sera capitalisé. «Il alimentera notre réserve, qui doit nous permettre de surmonter le risque d'une annulation pure et simple d'un tournoi européen de football. Ce risque, nous l'estimons à 330 millions d'euros (528 millions de francs, ndlr)», selon Josef Koller, directeur du contrôle de gestion.

En revanche, seules quelques miettes reviendront au fisc, celles que pourront payer les deux filiales organisatrices. Plus leurs résultats sont maigres, plus les impôts sont réduits. Si elles subissent des pertes, elles n'en payent pas du tout. Malgré cela, Euro 2008 SA s'est vu conférer par l'Administration cantonale des impôts (ACI) vaudoise le statut de «holding de services», qui implique une taxation sur les dépenses. Elle devra donc s'acquitter d'une facture fiscale de «quelques millions de francs», selon Martin Kallen qui ne veut pas se montrer plus précis.

New Media Technologies, qui sera profitable, devra payer des impôts. Son bénéfice devrait s'élever à 20,3 millions de francs cette année grâce à la vente de vidéos, notamment pour les téléphones portables. Une poignée de millions devrait par conséquent revenir à l'administration fiscale, sans que les intéressés ne se montrent plus précis. En tout, le fisc devrait encaisser «une somme à deux chiffres, au bas de la fourchette», selon des déclarations de l'UEFA faites à la fin avril.

Cette dernière ne versera rien du quelque 1,1 milliard de francs de résultat financier qu'elle retirera du tournoi. Comme les autres associations sportives internationales, elle n'est pas imposée. «Le canton de Vaud a conféré à cette fédération le statut d'organisation d'utilité publique», justifie Pierre Dériaz, responsable du dossier à l'ACI.

Retombées indirectes

L'UEFA incarne la situation des fédérations sportives internationales qui, du basket au vélo en passant par le Comité international olympique, ont pris leurs quartiers en Suisse et plus particulièrement dans le canton de Vaud moyennant les mêmes exemptions fiscales. Or, c'est précisément l'octroi de ce statut privilégié qui suscite périodiquement des appels à leur suppression. Comment tolérer, aux yeux de certains, que des organisations drainant de considérables revenus ne participent pas à l'effort collectif? L'ultra-minoritaire Parti évangéliste s'est même manifesté fin mai sur le sujet, jugeant que l'UEFA ne mérite tout simplement plus son statut d'utilité publique et doit payer ses impôts comme tout le monde.

La ville de Nyon bénéficie quand même de quelques retombées de son statut de capitale provisoire. Outre le renom et les revenus générés par les visiteurs de l'UEFA, la ville bénéficie de quelques largesses financières. Une fondation, dotée de 3,15 millions de francs, soutient des associations sportives locales. «C'est un bon geste, mais nous serions heureux de recevoir davantage», déplore le municipal Claude Dupertuis.

Cela se fera, quoique toujours pas sous forme fiscale. A l'étroit dans son siège, l'UEFA entame ce printemps la construction d'une annexe pour loger près de 120 places de travail supplémentaires. L'immeuble projeté dispose d'un budget de 34 millions de francs. Lorsqu'il sera achevé, en mars 2010, les petites mains de l'organisation au quotidien de tournois internationaux pourront à nouveau profiter de la même vue enchanteresse sur le lac que leurs maîtres, les seigneurs du football européen. Du moins, celles qui ne seront pas envoyées en Pologne ou en Ukraine pour l'Euro 2012.