La scène avait quelque chose d'insolite, mais il faudra dorénavant s'y faire. Pour la première fois vendredi après-midi, John Thain, le directeur général du New York Stock Exchange (NYSE), a disputé la vedette à Jean-François Théodore, le patron d'Euronext, devant un parterre de journalistes et d'analystes réunis au Palais Brongniart, le bâtiment à colonnes qui abrita deux siècles durant la vénérable Bourse de Paris. Quelques heures auparavant dans la nuit, après dix jours de suspense, les deux Bourses avaient officiellement annoncé leur rapprochement. Baptisé NYSE Euronext, «ce premier véritable marché mondial, que personne n'est en position de concurrencer», d'après John Thain, hébergera plus de 4300 sociétés (domestiques) dont la capitalisation boursière cumulée atteindra 27000 milliards de dollars. Elles resteront, chacune, soumises au gendarme boursier de leur lieu de cotation. Cotée de part et d'autre de l'Atlantique, la nouvelle entité pèsera pour sa part 20 milliards de dollars en Bourse.

Selon les termes de l'opération, les actions Euronext seront échangées contre 0,98 action du nouvel ensemble et 21,32 euros en liquide, ce qui valorise la Bourse paneuropéenne (Amsterdam, Bruxelles, Paris, Lisbonne et sa filiale dérivée Liffe à Londres) à 7,8 milliards d'euros. Les actionnaires du NYSE obtiendront pour chacune de leurs actions une action du nouvel ensemble, qui se veut le fruit «d'une fusion entre égaux». Dans les faits, toutefois, les propriétaires du NYSE détiendront 59% de son capital, contre 41% pour ceux d'Euronext. Le conseil d'administration reflétera ce rapport de force: 11 de ses membres seront nommés par la Bourse de Wall Street, contre 9 par le marché paneuropéen.

«C'est une fusion, pas un rachat», n'en martèle pas moins Jean-François Théodore. De fait, cet accord ménage certaines susceptibilités sur lesquelles ont achoppé les tentatives de rapprochement entre Euronext et sa grande sœur francfortoise, Deutsche Börse: la nouvelle entité aura son siège social à New York, celui de ses activités internationales se partagera entre Paris et Amsterdam. John Thain dirigera NYSE Euronext, ménageant à Jean-François Théodore un poste de directeur adjoint, chargé des Opérations internationales. Tous deux entendent boucler le mariage dans les six mois, une fois obtenu le feu vert des autorités de la concurrence et celui de leurs actionnaires respectifs, qui seront prochainement convoqués en assemblée générale.

Pour les convaincre, les instigateurs du rapprochement font miroiter 214 millions d'euros d'économies annuelles dans les infrastructures d'ici à 2009. Les 6 plates-formes de transactions du nouvel ensemble doivent notamment être fusionnées en deux, l'une dédiée aux actions, l'autre aux dérivés, et les quatre réseaux de communications en un seul, mondial. L'attractivité de ce colosse boursier pour les sociétés étrangères candidates à la cotation, alors que le NYSE a perdu de son lustre depuis l'adoption du carcan réglementaire de Sarbanes-Oxley, devrait en outre contribuer à un regain de revenus de 78 millions d'euros.

L'épopée de la consolidation boursière n'en restera pas là. La Bourse de Milan piaffe d'impatience: elle commencera dès la semaine prochaine à négocier les conditions de son entrée dans l'édifice transatlantique. Coiffée au poteau par le NYSE, Deutsche Börse se déclarait pour sa part «toujours persuadée de la validité d'une fusion avec Euronext et de son effet positif pour les marchés européens». Las, une fin de non-recevoir lui a une nouvelle fois été signifiée par Euronext. A moins que la Bourse de Francfort ne finisse par renoncer à son modèle «en silo», qui intègre la compensation et le règlement-livraison dans la chaîne des titres, au profit d'une architecture ouverte façon Euronext et n'intègre à son tour le nouvel ensemble. Un scénario encore bien plausible aujourd'hui.