L’interview de Jussi Hanhimäki

«Obama, nouveau Roosevelt? Ces comparaisons avec les années Trente sont tirées par les cheveux»

Regard vers le passé avec Jussi Hanhimäki, professeur d’histoire internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Les dernières chaises ont été rangées dans un Centre des congrès de Chicago transformé en temple de la victoire de Barack Obama. Les calicots tricolores décrochés des murs de la salle de balle du Westin Boston Waterfront Hotel, où Mitt Romney n’a pu que reconnaître sa défaite mardi soir. La question du sens historique peut donc de nouveau ressurgir. Dès son accession à la Maison-Blanche, en 2008, Obama avait été grimé en Franklin Delano Roosevelt de l’époque. Une défaite en 2012 en aurait fait un Herbert Hoover, président ayant dû gérer une crise héritée dès son arrivée. Et dont il ne reste plus guère qu’un barrage aux confins du Nevada. Regard vers le passé avec Jussi Hanhimäki, historien qui refuse d’emprunter de tels raccourcis.

Le Temps: Les élections américaines ont tranché. Le président réélu est donc «Barack Roosevelt», celui qui sortira l’Amérique des années noires?

Jussi Hanhimäki: Ces comparaisons avec les années 1930 restent tirées par les cheveux. Ne serait-ce qu’en raison de l’ampleur de la crise, totalement différente. La Grande Dépression, qui amena Roosevelt au pouvoir en 1933, était d’une gravité telle qu’elle marqua le comportement des hommes politiques américains pour des décennies. On parle d’une Amérique minée par un chômage supérieur à 20%. Au cœur de la récession de 2009, la proportion des sans-emploi était moitié moindre. Ceci n’explique qu’une partie de la distinction. L’électorat était alors totalement différent.

– Voter démocrate ou républicain n’avait pas le même sens dans l’entre-deux-guerres?

– Soyons clairs: replongés dans cette époque, les partisans démocrates actuels ne reconnaîtraient en rien leur parti. Rappelez-vous que le «Deep South» – dans lequel les Afro-Américains n’avaient pas le droit de vote – était un bastion démocrate. Et cela fut le cas jusque dans les années 1960. Jusqu’à ce que le soutien de Lyndon Johnson – un Texan; car, oui, le Texas était majoritairement démocrate dans les années 1960 – au mouvement pour les droits civiques privât le parti du vote des Blancs dans ces Etats.

– Quid des républicains?

– Ce «Grand Old Party», celui de Abraham Lincoln, plongeait, lui, ses racines dans les vieux Etats de la Nouvelle-Angleterre. En particulier le Massachusetts, qui renvoie aujourd’hui une image politique radicalement différente. C’était un parti tourné vers l’étranger, alors que Woodrow Wilson – démocrate, élu en 1913 – s’était illustré par une politique isolationniste. De même, ce sont les républicains soutenant un autre Roosevelt – Theodore, élu en 1901 – qui acquirent une image de réformistes, en raison de son combat contre les «trusts», ce que l’on appellerait aujourd’hui le «big business».

– Perdant, Obama n’aurait-il pas été le Hoover de notre époque?

– La victoire de Romney aurait certainement ouvert la voie à des débats sans fin, sur le fait de savoir s’il n’avait fait que cueillir les fruits du travail d’Obama pour sortir le pays de la crise. Un débat similaire à celui entourant les rôles de Hoover et de Roosevelt: le premier avait-il mis en place les fondements d’une politique que le second renommerait «New Deal»? Mais aussi un débat similaire à celui ayant suivi la victoire de Bill Clinton face à Bush père.

– L’économie a-t-elle réellement fait basculer l’élection?

– Je n’en suis pas aussi certain. Bien sûr, sans l’inflexion du chômage, la partie aurait été très mal engagée pour Barack Obama. Reste que, sur le terrain, la population a du mal à prendre la mesure exacte du redressement. Surtout, les questions de société – pensez au mariage homosexuel, au positionnement face au multiculturalisme que représente Obama –, façonnent davantage le comportement de ceux faisant basculer l’élection. Bien plus que de savoir quel candidat va maîtriser le déficit.

En réalité, sur le front de l’économie, les 70% d’électeurs acquis à un camp n’attendent guère de surprise. Dans le cas républicain, ils sont conscients que leur favori baissera les impôts, réduira les dépenses sociales, tranchera dans les budgets, hormis la Défense. Les 20 à 30% d’indécis sont, eux, bien moins focalisés sur l’économie, Obama leur donnant l’impression de «gérer». La différence s’est faite sur les questions sociales, sur la situation instantanée du pays. Une phrase peut alors suffire à faire perdre du terrain. Souvenez-vous de la tirade de Mitt Romney sur le fait que 47% des Américains étaient des assistés votant nécessairement pour Obama.

– Est-ce la fin d’un cycle républicain, entamé sous Ronald Reagan, reflet de la remise en cause des versets de l’ultralibéralisme?

– Le vrai problème des républicains reste que le socle d’électeurs sur lequel s’appuie Romney augmente de façon proportionnelle à leur âge. Le noyau dur des militants vieillit. Peut-être est-ce injuste, mais Mitt Romney a été perçu comme une réminiscence d’un passé certes glorieux – Reagan, les années 1950 – mais dont la page est tournée. Cela me rappelle le «pont vers le futur» auquel s’était associé Bill Clinton en 1996, balayant un Bob Dole se posant en «lien vers le passé» d’une Amérique idéalisée. De plus, ce parti ne résonne guère aux oreilles de populations en pleine croissance, comme les Hispaniques. A mon sens, les républicains vont tenter de toucher les classes moins privilégiées, d’adopter une attitude plus consensuelle sur des questions de société. Et puis, il leur faudra trouver un candidat à même de galvaniser les foules.

– La frange la plus à droite – le front du Tea Party qui a imposé son rythme aux primaires – ne les en empêchera-t-elle pas?

– Tant de choses sont lancées lors des primaires… Il faut être le plus anti-Obama, le plus anti-immigration, anti-Etat, anti-avortement. Cela n’est pas l’apanage d’un camp. Souvenez-vous de la violence des critiques à l’encontre de Bush et de «ses» guerres, lors des primaires démocrates, il y a quatre ans. En fin de compte, où peuvent aller ces votes ultra-conservateurs, sinon vers le candidat républicain? Ils ne peuvent s’imposer en troisième force. Pas à l’échelle nationale. Rappelez-vous Ross Perrot .

– Mitt Romney, va-t-il disparaître dans les limbes de l’histoire?

– Peut-être bien. Peut-être à l’image de Walter Mondale, candidat malheureux contre Reagan, en 1984. Qui se souvient des accomplissements de ce vice-président de Carter? Qui se souvient même qu’il avait été le premier à choisir une femme comme colistière pour la Maison-Blanche?

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