Ils sont plus de 200, alignés sur des dizaines de rayons. Sur ces modems, on distingue le logo d’un opérateur de Singapour, un allemand, et au milieu, celui de Swisscom. C’est dans cette petite salle, remplie d’ordinateurs et de centaines de mètres de fibre optique, que Huawei teste la compatibilité de modems du monde entier avec ses réseaux. Un peu plus loin, quatre employés scrutent des lignes de code écrites en blanc sur fond bleu. «Ils travaillent exclusivement pour nos projets avec Swisscom. Avec leurs collègues basés dans la ville de Xi’An, ce sont près d’un millier d’employés de Huawei qui ont développé et testé cinq produits pour cet opérateur», détaille Félix Kamer, directeur de Huawei Suisse.

C’est ici, à Shenzhen, ville de 23 millions d’habitants sur la côte est de la Chine, que Huawei possède son siège mondial. «Regardez, nous avons notre propre sortie d’autoroute, montre une employée. Et à gauche, c’est la sortie pour Foxconn.» Huawei, numéro un chinois des télécoms, est ici en face de Foxconn, qui produit, entre autres, les iPhone d’Apple. Créé en 1987, Huawei compte aujourd’hui 150 000 employés, dont 400 en Suisse. La multinationale, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 18,5 milliards de dollars au premier semestre 2013, invitait cette semaine la presse helvétique, dont Le Temps , dans ses centres de production.

A Shenzhen, juste en face de Hongkong, Huawei est une ville dans la ville. Plus de 30 000 employés travaillent sur un site de 2 km2, fort de dizaines de laboratoires, de 21 restaurants et d’un hôtel pour les employés. Huawei, qui travaille avec les trois opérateurs suisses (lire ci-dessous) fait tout: équipements pour la téléphonie mobile, pour le réseau fixe, smartphones, tablettes. «Nous voulons être numéro un sur tous les marchés, affirme Yuefeng Zhou, responsable des réseaux mobiles 4G (LTE). Nous nous en donnons les moyens, avec 10 à 15% de notre chiffre d’affaires investi dans la recherche.»

Huawei casse-t-il les prix? «Pas du tout, réplique le responsable. Souvent, Ericsson ou Nokia sont moins chers que nous. Nous faisons la différence avec nos innovations. De toute façon, nos concurrents européens fabriquent aussi leurs installations en Chine.»

Les cadres de Huawei évoquent souvent, comme preuve de leur compétitivité, les 30 000 brevets déposés par la firme. Le rythme de travail est un autre atout. «Si l’un de nos concurrents mène un projet en un mois, nous pouvons le faire en deux semaines. En conformité, toutefois, avec le code du travail», assure Feng Wei, responsable pour le réseau fixe.

Sur le marché des télécoms, Huawei est un cas à part. Il est le seul à fabriquer tant les réseaux mobiles et fixes que les téléphones – Ericsson, Nokia et Alcatel ont abandonné le second marché. «Nous sommes assez forts pour être sur ces deux segments. Nous écoutons beaucoup plus les clients que nos concurrents», poursuit Yuefeng Zhou.

Numéro un mondial sur les réseaux mobiles avec 31,1% du marché, Huawei est numéro trois mondial, avec 4,8%, sur celui des smartphones, derrière Samsung (31,4%) et Apple (13,1%). «Il y a deux ans, nous étions peu connus et vendions presque tous nos téléphones sous la marque des opérateurs. Désormais, 95% de nos appareils affichent notre logo», précise Ada Xu, porte-parole.

Si les smartphones et les tablettes Huawei n’ont rien à envier à ceux de Samsung en termes de qualité, les responsables de Huawei admettent un important déficit d’image. Y compris côté présence médiatique: «En football, nous sommes devenus sponsors des équipes du Borussia Dortmund et de l’AC Milan», dit Ada Xu. Nuance: Huawei est sponsor télécom de ces équipes et son nom ne s’affiche pas sur les maillots. «Nous n’avons pas les moyens de Samsung, qui a acheté deux fois les Jeux olympiques», grimace un cadre de Huawei.

Banni officiellement des Etats-unis pour les réseaux télécoms – par crainte d’espionnage chinois –, Huawei serre les dents. «Ce n’est pas la fin du monde, nous faisons tout pour être transparents», dit Yuefeng Zhou. «Nous sommes une entreprise vraiment patiente, nous travaillons sans souci dans 140 pays. Nous verrons comment cela évolue aux Etats-Unis», glisse John Suffolk, responsable de la cybersécurité chez Huawei.

Cet ancien conseiller en sécurité pour le gouvernement britannique poursuit: «Je vous assure, nous n’avons jamais reçu la moindre demande de renseignement de la part du gouvernement chinois, ni d’aucun autre. Nous sommes transparents et fiables. D’accord, nous avons davantage à prouver que nos concurrents. Mais nous le faisons.» A preuve, selon Huawei: son centre de sécurité près de Londres, ou les autorités britanniques testent ses produits. Revenons en Chine. Dans son pays d’origine, Huawei est loin de dominer. A Shenzhen, le seul téléphone visible sur les affiches dans les rues est l’iPhone 5C. Huawei n’est, en outre, que troisième sur son marché domestique, avec 8,1% des parts, derrière Samsung et Apple. La firme ne domine pas non plus outrageusement le marché national des équipements télécoms, chacun des trois opérateurs chinois (China Mobile, China Unicom, China Telecom) lui ayant commandé 15 a 20% des équipements pour son réseau. «C’est un peu normal, relativise Yuefeng Zhou, car ni nous, ni Ericsson ou Nokia ne pourraient fournir l’équipement pour un opérateur entier. A elle seule, la province de Shanghai requiert 20 000 antennes relais en téléphonie mobile. Autant que pour toute l’Angleterre.»

Il est midi. Les couloirs des immenses bâtiments, jusqu’à présent quasi déserts, se remplissent de milliers d’employés se dirigeant vers les restaurants. Et pas tous, pour l’heure, consultent un téléphone de marque Huawei en discutant avec leurs collègues…

«Je vous assure, nous n’avons jamais reçu la moindre demande de renseignement de la part de la Chine»