Comme on pouvait s'y attendre, l'Asie (dont le Japon et l'Australie) est devenue en 1998 le terrain de manœuvre privilégié des investisseurs occidentaux. Au total, le volume des rachats d'entreprises asiatiques par des Européens et Américains a quadruplé en 1998, atteignant 44 milliards de francs (11 milliards en 1997) pour 242 opérations (138 l'année d'avant), selon un récent recensement de la revue professionnelle M & A Asia. Si les géants américains se taillent la part du lion (25 milliards de francs, 173 opérations), les Européens les talonnent (19 milliards de francs investis).

Se classant juste derrière la Grande-Bretagne et l'Allemagne, la Suisse a elle aussi renforcé ses positions dans la zone. Ainsi, les groupes suisses ont racheté en 1998 une douzaine d'entreprises asiatiques, contre trois seulement l'année d'avant, dépensant 2 milliards de francs contre 418 millions en 1997. Sans surprise, on retrouve dans la liste des acquéreurs le fleuron des entreprises helvétiques: Ciba, ABB, Nestlé, UBS, Novartis…

Aux Philippines, Nestlé par exemple a racheté la totalité des parts de Nestlé Philippines Inc. à son partenaire local San Miguel Corporation en août dernier, avant de faire la même opération en Inde au mois de décembre, en prenant le contrôle à 100% d'Excelsia Food, une entreprise qui produit notamment des biscuits. De son côté, ABB, qui a racheté au sud-coréen Daewoo une filiale en Inde dans le secteur énergétique, a aussi pris le contrôle de sa filiale d'équipement automobile Hysoung-ABB, en rachetant la part de 50% détenue par son partenaire pour 23 millions de francs.

Cette ruée des acheteurs s'explique essentiellement par la crise asiatique, qui a fait chuter la valeur des sociétés locales de plus de moitié. «Ces rachats auraient été impossibles il y a trois ans, car le prix du ticket d'entrée était beaucoup trop élevé», explique Daniel Schwartz, éditeur de M & A Asia. Depuis, les difficultés financières ont placé les Asiatiques au pied du mur: pour survivre, beaucoup doivent céder une partie de leur capital aux étrangers. C'est le cas par exemple de Siam City Ciment, le numéro deux du ciment thaïlandais. Très endettée, la société a vendu l'été dernier un quart de son capital au leader mondial, le suisse Holderbank. Une aubaine pour ce dernier, déjà présent dans plusieurs pays d'Asie mais qui cherchait depuis longtemps à entrer sur le marché thaïlandais.

Mais, contrairement aux pronostics, la chute des prix des sociétés locales est pourtant loin d'avoir transformé l'Asie en grande braderie. «Tout le monde reste à l'affût, mais les négociations ont souvent du mal à aboutir. La plupart des affaires conclues jusqu'à présent concernent le rachat par des investisseurs occidentaux de la part détenue par leur partenaire de joint-venture», tempère le représentant d'un groupe européen à Hongkong, qui sillonne les capitales asiatiques depuis le début de l'an dernier. Deux raisons expliquent cette lenteur. Du côté des investisseurs occidentaux, si l'Asie reste une priorité stratégique, il est clair que la crise a douché les enthousiasmes de leurs actionnaires. Résultat, la prudence est de mise, et les investissements spéculatifs sont exclus.

Surtout, une fois repéré une société intéressante, ils se heurtent à plusieurs difficultés. Le cadre législatif tout d'abord, même si celui-ci a évolué dans un sens favorable aux étrangers, en particulier en Corée du Sud ou en Thaïlande. Le prix de la société ensuite, que les actionnaires asiatiques refusent de baisser au niveau de la valeur de marché. Enfin la culture d'entreprise asiatique: la plupart des groupes étant contrôlés par des grandes familles, celles-ci rechignent à abandonner le pouvoir de direction à des étrangers. Reste que la tendance enregistrée en 1998 a de fortes chances de se poursuivre cette année: en témoigne le rachat annoncé mercredi dernier du géant du pneumatique nippon Sumitomo par l'américain Goodyear.