Elena Ramirez, 28 ans et toujours sous le toit parental, ne contribue plus à «enfler les statistiques du chômage». Après des années d’inactivité, cette Madrilène qui vit dans le populaire quartier de Carabanchel enchaîne les emplois de vendeuse depuis le début de l’année: tout d’abord dans un supermarché Eroski, dans un Multicenter, puis une grande surface de «Verde», une chaîne de produits écologiques, en vogue ces derniers temps. Elle gagne entre 3,6 à 6,4 euros (entre 3,9 et 7 francs) de l’heure. Pas davantage.

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«Les heures supplémentaires sont payées au même tarif, et à tout moment ils peuvent me virer, alors bien sûr il m’est impossible de faire le moindre projet de vie avec aussi peu d’argent, ni de quitter le foyer familial.» Elle fait partie des 4,2 millions d’Espagnols pris au piège de la «précarité au travail», une forme de pauvreté que sociologues et économistes prennent ici de plus en plus en compte.

Cercle vertueux en place

L’actuelle bonne santé économique de l’Espagne dissimule de difficiles réalités. Au sortir de cette année 2017, le pays ibérique aura certainement connu une croissance supérieure à 3%. Et ce, grâce à un cycle vertueux: une fréquentation touristique record et une hausse de la consommation intérieure, de l’investissement et des exportations, à quoi il faut ajouter une bonne conjoncture internationale, notamment les très bas taux d’intérêt. Le gouvernement du conservateur Mariano Rajoy bombe le torse, s’attribuant les principaux mérites de cette relative embellie, malgré une dette publique qui dépasse les 100% du produit intérieur brut (PIB).

Depuis qu’il a pris les rênes du pays, fin 2011, le leader rappelle à l’envi qu’il a ramené le déficit public à 3,2% du PIB (soit trois fois moins que durant la crise économique de 2008, même si Bruxelles exige 2,6% pour la fin de l'année) et réduit le fléau du chômage de 25%, en 2014, à 18,7% aujourd’hui. A en croire le ministre de l’Economie, Luis de Guindos, la réforme du marché du travail, mise en œuvre début 2012 dans un sens libéral, serait la première cause de cette amélioration.

Les générations «ni-ni» et «si-si»

Pour autant, les ombres au tableau abondent. A commencer par la situation de l’emploi. Les autorités n’ont pas réussi à améliorer sensiblement le sort de la «génération des ni-ni» (ceux qui ne travaillent pas ni n’étudient). D’après l’OCDE, ils seraient 21% des 15-29 ans à souffrir de cette situation, contre 14% dans l’ensemble des pays occidentaux.

Tout aussi préoccupant que le chômage, il y a le phénomène du «mal-emploi». L’essentiel des 2 millions d’emplois créés depuis 2014 – dont se vante le gouvernement – sont mal payés et précaires. En mai dernier, seules 8,2% des nouvelles occupations étaient à durée indéterminée, et le reste correspondait à des emplois à courte durée ou à des jobs horaires.

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«On parle beaucoup de la génération des ni-ni, souligne le sociologue Nestor Garcia Martinez. Mais on devrait davantage parler de celle des «si-si», à savoir ces universitaires qui travaillent dans des emplois sous-qualifiés rétribués à l’heure, souvent dans l’hôtellerie, et qui en plus suivent des masters, dans l’attente d’un hypothétique emploi qualifié.»