Le 6 juillet 2000, Christopher Chandiramani, analyste au «trading floor» du Credit Suisse Group (CSG), est licencié avec effet immédiat. Il a publié un commentaire négatif sur SAirGroup, affirmant que les pertes du groupe s'élèveraient de 500 millions à 1 milliard de francs d'ici à la fin 2000. L'information, relayée par les médias suisses alémaniques, dont l'émission de télévision 10 vor 10 n'a pas été du goût de Philippe Bruggisser, patron de SAirGroup, licencié lui-même le 24 janvier 2001. Il prend son téléphone pour appeler Oswald Grübel, le responsable du CS Private Banking, et Lukas Mühlemann, le grand patron de la banque, pour se plaindre du commentaire du trader de la banque. Quelques jours plus tard, celui-ci reçoit sa lettre de licenciement. Aujourd'hui, Christopher Chandiramani travaille à Berne, gère des fonds de sociétés suisses à petite capitalisation. L'affaire se réglera tout prochainement devant la justice zurichoise. Entretien.

Le Temps: Comment expliquez-vous la réaction si radicale de votre employeur par rapport à votre commentaire sur SAirGroup?

Christopher Chandiramani: Il y a un conflit d'intérêts entre le conseil d'administration du CSG dans lequel siège Philippe Bruggisser et celui de SAirGroup où l'on retrouve Lukas Mühlemann. J'ai fait mon travail en publiant un commentaire boursier – de quelques lignes – destiné à avertir nos clients, comme cela se fait pour toutes les sociétés.

– Vos prévisions de l'époque semblent se confirmer. Quelle est aujourd'hui votre appréciation de la situation?

– J'avais estimé des pertes entre 500 à 1 milliard de francs. Aujourd'hui, la presse, notamment Finanz und Wirtschaft, parle de 2,9 milliards de francs. Il faut maintenant tenir compte de la rupture des contrats intervenus avec certains membres du Qualiflyer. En général, la Communauté européenne est très sévère. Le groupe devra sans doute payer des compensations.

– A votre avis, SAirGroup a-t-il des chances de sortir des chiffres rouges?

– Si on analysait tous les chiffres et les pertes, le groupe pourrait être mis en faillite. Les fonds propres ont fondu comme neige au soleil, grevés notamment par de mauvaises anticipations sur le prix du pétrole. Il reste la possibilité d'augmenter le capital par le marché ou de recapitaliser le groupe avec le soutien des banques, voire de l'Etat.

– Le fait que SAirGroup se soit transformé en holding il y a quelques années, n'est-ce pas propice à brouiller les analyses comptables?

– Le groupe a pu profiter de cette structure en prenant plus de liberté dans la présentation comptable. Le fait d'avoir deux piliers – aérien et services au sol – est en soi une bonne idée. En revanche, la branche services du groupe a en quelque sorte subventionné Swissair. Avec une telle structure, il est plus difficile d'analyser les comptes du groupe.

– Quel est l'avenir de Swissair?

– Dans le monde entier, quatre à cinq compagnies dictent les lois du marché. Les prix sont fixés par les Etats-Unis et la Communauté européenne. Swissair n'avait aucune chance avec l'option des prises de participation dans les compagnies déficitaires. Elle aurait dû s'engouffrer dans une politique commerciale de niche. Aujourd'hui, il ne lui reste plus qu'à entrer dans une grande alliance aérienne.

– Mais la compagnie a choisi l'une des trois solutions avancées en 1994 par le cabinet d'audit McKinsey, d'ailleurs proposée sous la houlette de Lukas Mühlemann, aujourd'hui grand patron du CSG. Swissair n'a-t-elle pas choisi la bonne route?

– La mise en vente de Swissair était politiquement impossible. Il aurait sans doute fallu choisir la proposition déjà faite à l'époque d'intégrer une grande alliance au lieu de se lancer dans le Qualiflyer.

– Que demanderez-vous comme dommages et intérêts lorsque vous passerez devant le Tribunal des prud'hommes à Zurich?

– Le Code des obligations propose six mois, au maximum, de salaire en comptant les heures supplémentaires. En Europe, ces dommages et intérêts n'atteignent pas des sommets comme aux Etats-Unis. Outre des dédommagements financiers, j'attends surtout des excuses et une réhabilitation dans ma fonction d'analyste financier.