Le fait que la Société Générale se voie lavée de toute responsabilité après le verdict prononcé au terme du procès de Jérôme Kerviel choque la presse, qui rappelle cette règle de base: on balaie toujours un escalier en commençant par le haut, non?

«Malheur à celui par qui le scandale est arrivé!» s’exclame Paris Normandie: l’ancien trader de la Société Générale Jérôme Kerviel, poursuivi pour une perte record de près de 5 milliards d’euros début 2008, a été condamné mardi à 5 ans de prison, dont 3 ferme, et à payer la somme qu’il a perdue en dommages et intérêts à la banque française (lire LT du 06.10.2010). La presse est généralement outrée que la justice ait fait de lui un bouc émissaire, un «lampiste». A l’image du Wall Street Journal , qui évalue la somme de dédommagements, l’équivalent de 6,5 milliards de francs, à laquelle ce dernier a été condamné: près de deux fois plus que Yasuo Hamanaka dans l’affaire Sumitomo en 1996 et quatre fois plus que Nick Leeson (lire ci-dessous) une année plus tôt après le scandale de la Barings. Soit «390 000 années de smic, vingt Airbus A380 ou 19 600 Ferrari», se marre Ouest-France. «Astronomisch», résume simplement la Frankfurter Allgemeine. Une somme qui «n’a aucun sens» pour Le Figaro. Seules quatre personnes seraient en mesure de s’acquitter d’une telle somme en France, selon un blog du New York Times.

Dans une comparaison hardie, Libération estime pour sa part que «dans son acception biblique, le bouc émissaire est innocent. Il porte sur lui tous les péchés d’Israël mais il ne les commet pas.» Quant à Kerviel, «il porte sur lui tous les péchés de la banque; mais il est coupable». Ainsi, «le lampiste de la crise financière supporte seul ou presque l’opprobre encouru par les démiurges de l’économie-casino». C’est donc «une substantielle victoire» pour la SocGen, commente le Financial Times, mais quel procès «peu satisfaisant» au bout du compte, puisqu’«un escalier se balaie toujours en commençant par le haut», rappelle La Montagne, citée par Le Nouvel Observateur qui a écumé les titres régionaux français.

C’est ce que les lyriques Tribune de Genève et 24 heuresun joli dessin de Burki à la clé, montrant le trader fou traficotant le cours des oranges dans sa cellule – appellent une «fable inversée»: «le conte médiatique mettant en scène le jeune et beau Robin de la Bourse […] aux prises avec la vilaine sorcière Société Générale» a été réduit «en confettis». A la fin, «la sorcière se mue en princesse virginale dupée par un diable des warrants jetant son jargon informatique sur la belle comme une manière de filet, afin de lui faire subir les derniers outrages financiers». Un blog du Daily Telegraph fait d’ailleurs la même analyse binaire.

De quoi inspirer Le Télégramme breton: «A Pont-l’Abbé, sa ville natale, la condamnation de Jérôme Kerviel a soulevé le cœur de son comité de soutien bigouden. Pour le reste, une relative indifférence se mêle à l’incrédulité de la somme à rembourser.» «A prononcer une condamnation fantaisiste, les juges prennent le risque de décrédibiliser leur institution qui n’en a guère besoin», pense de son côté La Tribune: «A cogner comme des sourds sur un lampiste, fût-il coupable, ils s’exposent au reproche de rendre une justice biaisée, protégeant les puissants et s’acharnant sur les faibles.» Et pour Les Echos, dans le ton général des quotidiens français dont l’Agence France-Presse a compilé les éditoriaux de mercredi, les juges intronisent Kerviel «dans son rôle préféré, celui de victime», en lui infligeant ce que Le Point considère comme «un coup de massue». Alors que Rue89 et Le Monde, eux, publient des bonnes feuilles du livre d’Hugues Le Bret, l’ancien directeur de la communication de la SocGen, qui raconte l’affaire «de l’intérieur», soit le «journal intime d’une banque en crise».

Heureusement, certains ont pris le parti d’en rire, comme France Info, qui recense deux nouveaux groupes Facebook: «Une opération pièces jaunes pour Jérôme Kerviel» ou encore «Un front de soutien à Jérôme Kerviel». A ne pas manquer également le blog du Yellow Kid, qui propose «parmi d’autres idées loufoques un Kervielthon». «Tant qu’on y est, et si on lui demandait aussi de rembourser le trou de la Sécu, suggère ironiquement un message… Un autre ne voit qu’une seule solution, devenir le «photographe» de Liliane Bettencourt.»