Depuis tout juste quatre semaines, David Marcus préside aux affaires de PayPal, une entité créée en 2000 et aujourd’hui numéro un mondial du paiement en ligne. Installé depuis quatre ans aux Etats-Unis, ce Genevois consolide sa «success story» débutée en 1996 dans son canton d’origine. «Depuis qu’il est arrivé en Californie, David Marcus s’est fait sa place […] en menant les paiements mobiles à un niveau jamais atteint», commente sur son blog John Danahoe, le directeur exécutif d’eBay, qui a déboursé 1,5 milliard de dollars en 2002 pour s’offrir cette plateforme permettant aux internautes de créer un porte-monnaie virtuel, crédité via le système bancaire traditionnel, afin d’effectuer des petits paiements avec des cybermarchands ou de particulier à particulier. Entretien, en décalage horaire, avec un prodige de la transaction nomade.

Le Temps: L’été dernier, vous vendiez la société Zong à eBay pour 240 millions de dollars. Dans la foulée, on vous nomme vice-président du pôle mobile de PayPal. Huit mois plus tard, vous voilà propulsé à la tête de cette entreprise. Cela ne vous paraît pas un peu rapide comme promotion?

David Marcus: Je ne peux pas dire que je m’y attendais, même si pour être totalement sincère, une évolution au sein de cette société faisait plus ou moins partie de mes espoirs latents. Le processus de recrutement a duré deux mois. Avec un résultat qui d’un point de vue européen peut effectivement paraître surprenant. Aux Etats-Unis, on vous donne votre chance, même si vous n’êtes pas du sérail et que vous n’avez comme moi que 39 ans. Je ne corresponds pas vraiment au profil traditionnel du dirigeant à la chevelure argentée et médaillé pour ses hauts faits financiers.

– Des craintes par rapport à la concurrence naissante, comme celle de MasterCard qui a lancé officiellement début mai, Pay Pass Wallet Services, dont American Airlines et Barnes&Noble sont déjà partenaires? La société Visa caresse elle aussi de grosses ambitions avec la mise en place cet automne de son système de portefeuille virtuel nomade.

– Vous savez, nous sommes sur ce marché depuis suffisamment longtemps pour pouvoir témoigner de la difficulté d’y acquérir des membres. On revendique aujourd’hui plus de 110 millions d’utilisateurs, échangeant plus de 4200 dollars chaque seconde, ce qui fait de PayPal la plus grosse banque du monde en termes de comptes. Avec 18% des parts de marché d’e-commerce international, cela nous donne une longueur d’avance confortable sur la concurrence. Notre deuxième avantage par rapport aux autres est notre maîtrise de l’ensemble de la chaîne de paiement: on en contrôle chaque pixel d’une transaction, de la relation directe avec le consommateur à celle du vendeur. Le couplage historique avec eBay, qui aujourd’hui ne représente plus que 34% du volume des paiements traités par PayPal [ndlr: 66% sont réalisés sur plus de 9 millions de sites marchands dans le monde], y est notamment pour beaucoup. Notre situation est unique, et la plupart de ces concurrents se situent soit au bout de ce processus, soit au milieu.

– PayPal a déjà essuyé le feu de critiques. Comme en 2010 lorsqu’il a fermé les comptes de WikiLeaks destinés à collecter des dons.

– WikiLeaks avait violé notre politique d’utilisation. Nous n’avons d’ailleurs pas été les seuls à les suspendre. Parfois, il faut prendre des décisions, même si elles sont impopulaires. Il en va de notre responsabilité envers la clientèle. Nous assumons pleinement cette mesure.

– Il n’empêche que pour contrer le boycott qui a suivi, vous auriez incité vos usagers à téléphoner au lieu de pouvoir directement résilier leur compte en ligne.

– Le téléphone a toujours été un moyen standard de nous contacter. De toute façon, on parle ici d’épiphénomène. Nous avons constamment le souci de faire au mieux, mais vu que tout se passe à très grande échelle chez nous, il est difficile de se montrer parfait en tous points. Très franchement, ceux qui souhaitent se désabonner peuvent le faire très facilement, PayPal ne coûte rien.

– À combien s’élèvent vos commissions?

– Elles varient entre les pays et en fonction des produits. Mais, grosso modo, elles se situent entre 1 et 5%, plus parfois 20 à 30 centimes de frais fixes par transaction. Cette formule est totalement indolore pour l’acheteur, vu qu’elle est imputable aux seuls intermédiaires. J’aimerais ici rappeler notre impact bénéfique sur l’économie locale. Sans nous, certaines PME n’auraient tout simplement pas de débouchés. Nos services leur servent parfois même d’unique tremplin pour l’exportation, puisque nous opérons dans 190 pays et traitons quelque 25 devises.

– Quelles sont vos mesures de contrôle des paiements (profils clients, normes anti-blanchiment…)?

– Nous sommes très au fait des lois, mais c’est délicat, extrêmement lourd à gérer et surtout très coûteux pour PayPal.

– A quel point?

– Je n’ai pas le chiffre en tête. Nous bénéficions toutefois d’économies d’échelle. Ces réglementations, qui ne sont pas homogènes et diffèrent selon les pays, sont un défi pour nous autant qu’un atout, ne serait-ce que comme barrière à la concurrence.

– Vos objectifs en tant que nouveau patron du leader mondial du paiement en ligne?

– Doubler le chiffre d’affaires d’ici à 2014. Ce dernier s’est établi l’an passé à 4,4 milliards de dollars, dont plus de la moitié a été réalisée hors des Etats-Unis. En 2011, nous avons traité 118 milliards de dollars, ce qui correspond déjà à une progression de 30% par rapport à l’exercice précédent.

– PayPal est la branche la plus lucrative d’eBay. Allez-vous tout miser sur votre domaine de prédilection, le paiement via mobile, pour faire avancer la locomotive?

– C’est en effet un axe stratégique important, en très forte progression. En quatre ans, les volumes ont été multipliés par cinquante [ndlr: 150 millions de dollars en 2008, 750 millions en 2010, 4 milliards en 2011 et anticipés à plus de 7 milliards en 2012]. L’évolution technologique devrait pouvoir nous mener encore plus loin. Nous mettons beaucoup d’efforts dans la recherche de nouveaux produits, pour par exemple inventer des extensions naturelles de «PayPal Hère», rendant l’acte d’achat plus intelligent et l’expérience de shopping plus ludique.

– Votre taille n’est-elle pas un handicap à la créativité?

– Détrompez-vous, PayPal est une entreprise agile malgré son poids. Même si en termes de comptes elle représente l’une des plus grosses banques au monde [ndlr: selon ses statuts européens], avec 12 000 employés répartis dans 21 pays, elle a su garder son âme de start-up. L’esprit d’innovation y est très présent. C’est pour cela que les anciens de Zong ont accepté le «challenge» de reprendre des postes à «management» chez PayPal. Les deux cultures ont tout de suite «matché». Les qualités telles le dynamisme ou la flexibilité sont essentielles pour atteindre les «target» et se renouveler, même à grande échelle. Excusez-moi, je parle parfois comme Jean-Claude Van Damme…

– Comment vivez-vous le fait d’être l’opérateur le plus visé par le «fishing» (hameçonnage)?

– Notre taux de fraude, ou «last rate» dans notre jargon, est le plus bas de toute l’industrie. Le trimestre dernier il était de 0,25%. Certaines situations se rétablissant parfois sans intervention, notre taux de compensation financière est, lui, encore plus bas.

– Plus précisément, quelles protections offrez-vous?

– Nous disposons par exemple d’algorithmes détecteurs d’anomalies. Plus ces derniers disposent d’informations, plus ils deviennent efficaces. De par les volumes que nous traitons, je peux vous assurer qu’ils sont redoutablement efficaces. Nous ne faisons aucun compromis sur la sécurité. Sur le plan de l’intégrité de nos serveurs, nos états de service parlent d’eux-mêmes. Toutes les attaques menées à notre encontre se sont soldées par un échec. Nous sommes confiants, stockons nos données dans des lieux différents…

– Où cela?

– Je ne peux pas vous le dire, cela doit rester secret.