Créativité

On ne discute pas avec un visionnaire!

OPINION. Etre visionnaire est l’une des aptitudes managériales les plus mises en valeur. Or, le chemin entre la vision et la concrétisation n’est pas linéaire. D’autres compétences, comme l’effectuation, contribuent également à l’atteinte de l’objectif entrepreneurial. Pourtant, l’histoire ne retient pas les «effectueurs». Est-ce parce qu’être visionnaire, c’est essentiellement une question de pouvoir?

Si un individu présente au monde une perspective enthousiasmante du futur, et qu’elle devient réalité, alors c’est un visionnaire. Cette compétence à façonner l’avenir sera à la source d’une abondante littérature liée au leadership et au management, où elle sera mise en lumière et en relief. Par exemple, dire qu’on va aller sur la Lune alors que personne ne l’a jamais fait est visionnaire.

ll faut néanmoins souligner qu’aucun visionnaire n’est réellement allé sur la Lune. Celui qui va sur la Lune, c’est l’astronaute – et il est bien plus rare de le retrouver mis en valeur dans les ouvrages sur le management. Il serait pourtant intéressant d’en savoir davantage sur la manière dont on vit au sein d’un équipage, ou sur la manière dont on arrive à imaginer une solution innovante pour connecter le machin avec le bidule, sur la base exclusive de ce qu’il y a à disposition dans le vaisseau.

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L’importance des questions triviales

Lorsqu’il s’agit d’affirmer que l’on va aller sur la Lune, le chemin mental du visionnaire n’est pas du tout le même que celui de l’astronaute. Autant le visionnaire n’a pas intérêt à s’encombrer l’esprit avec n’importe quelle billevesée ménagère, autant l’astronaute ne peut se contenter d’approximations sur des questions triviales, comme: «qu’est-ce qu’on va manger?» ou «comment on va respirer?»

Techniquement, l’astronaute est donc l’inverse du visionnaire, puisqu’il ne commence à affirmer que l’on va aller sur la Lune qu’au moment où il est sûr que l’on peut le faire, ce qui fait perdre tout intérêt à la chose. Si l’on devait traduire l’attitude de l’astronaute en termes managériaux et le positionner en tant que contraire (positif) du visionnaire, quel terme faudrait-il utiliser? Première observation: «visionnaire» n’a pas vraiment de pendant valorisant, de joyeux contraire. C’est une pièce à une face. Une esquisse de proposition pourrait être trouvée au sein des travaux de Saras Sarasvathy, chercheuse americano-indienne, qui s’est intéressée au processus de décision des entrepreneurs. De ses travaux, menés il y a une vingtaine d’années, a émergé la notion d’effectuation.

En gros, au lieu de partir d’une vision inspirante que l’on va chercher à concrétiser de manière rationnelle et causale, le mode effectual part des ressources disponibles pour déterminer quel est l’objectif que l’on pourrait atteindre à la fin. D’après les travaux de Saras Sarasvathy, l’entrepreneur-visionnaire qui, dans un grand «tout droit», vend la société florissante qu’il a créée pour concrétiser son idée géniale ne serait qu’un mythe. Les entrepreneurs normaux ont des idées toutes simples, s’appuient sur ce qu’ils ont et inventent en cours de route, en testant leurs solutions sur les rugosités du terrain. C’est ainsi qu’ils finissent par avoir du succès.

Une question de pouvoir plus que de créativité

Sans vouloir défendre le bien-fondé d’une approche par rapport à l’autre, force est de constater que l’une des deux notions est bien plus glamour que l’autre: qui aurait l’idée de se poser en effectueur? Pourquoi est-il si intéressant de se définir en visionnaire, et si peu en son contraire? Cela s’explique sans doute par le fait qu’être visionnaire, c’est en réalité avoir de l’influence pour que ses idées soient reprises dans le futur. C’est donc davantage une question de pouvoir qu’une question de créativité.

Ainsi, les valeurs actuelles reflètent une société plus encline à louer ceux qui disent que l’homme va marcher sur la Lune, plutôt que ceux qui disent qu’ils vont monter dans la fusée. En résumé, si l’on faisait dialoguer l’astronaute avec le visionnaire, ce dernier dirait sans doute de l’autre qu’il est un «emmerdeur» (voir ci-dessus les exemples de questions castratrices et fatigantes). Si le qualificatif «visionnaire» exprime davantage une capacité d’influence qu’une aptitude créatrice, il est logique que les listes des plus grands visionnaires soient essentiellement masculines.

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Quant aux femmes, il reste encore à déterminer si elles doivent apprendre à développer leur capacité d’influence pour être davantage qualifiées de visionnaires, ou si elles excellent tant dans le mode effectual qu’elles resteront à jamais perçues comme d’authentiques «emmerdeuses»…

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