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Patrick J. Adams et Meghan Markle dans la série Suits, avocats sur mesure (2011).  

Travail

Pourquoi on ne peut pas s’empêcher de tomber amoureux au travail

L’amour est un processus chimique que l’on peut difficilement refréner une fois franchie la porte de l’entreprise. Eviter de tomber amoureux d’un collègue, c’est donc se conformer à une injonction impossible, disent les experts

Les charmes discrets de la vie de bureau, avec son intrigant mélange de camaraderie et d’estime mutuelle qui évolue parfois en flirt ou en romance, sont loin d’être une nouveauté. Qu’il s’agisse d’Olivier Jornot et de la procureure Rita Sethi-Karam, de Patrick Poivre d’Arvor et de Claire Chazal ou encore de Bill Clinton et de Monica Lewinsky, les exemples de personnalités publiques à avoir risqué leurs postes et leurs réputations pour une idylle avec un collègue ne manquent pas.

Dans d’autres milieux moins médiatisés, l’amour au bureau est aussi une pratique à la fois terriblement banale et périlleuse. En effet, un tiers des couples en Europe se rencontrent au travail, d’après une étude pour le site Monster. Une relation sexuelle avec un membre de son entourage professionnel arrive par ailleurs en moyenne une fois tous les sept ans, selon Loïck Roche, docteur en psychologie et auteur de Cupidon au travail. Comment expliquer que la passion au bureau ait à ce point le vent en poupe?

Entrée des femmes dans le monde professionnel

Dans son livre «Où est passé l’amour?», Lucie Vincent apporte un éclairage intéressant à cette question. Cette docteure en neurosciences rappelle que les hommes ont occupé seuls et pendant des siècles le monde du travail et que les règles qui gouvernent ce monde ont longtemps reposé, et reposent encore, sur les règles gouvernant les relations entre hommes.

Eviter de tomber amoureux d’un collègue, c’est se conformer à une injonction impossible.

Quand les femmes ont fait leur entrée dans l’univers professionnel s’est donc posé un problème inédit, celui de leur positionnement par rapport à leurs collègues masculins habitués, jusque-là, à évoluer entre eux. «Le monde professionnel est un milieu artificiel pour lequel l’évolution ne nous a pas préparé, explique Lucie Vincent. Le cerveau humain, qu’il soit féminin ou masculin, ne sait pas que dans ce monde là il doit faire abstraction des messages sexuels liés au but reproductif, qui sont les principaux messages qu’il sait décoder concernant l’autre sexe».

Loïc Bonneterre, cofondateur du site Allô Coachs, va même jusqu’à affirmer qu’«éviter de tomber amoureux d’un collègue, c’est se conformer à une injonction impossible». Cela explique les risques que prennent certains pour vivre une idylle au bureau. En effet, l’attraction entre deux personnes est un tour joué par Dame Nature et celle-ci ne fait pas la distinction entre une discothèque, une chambre à coucher, le Ministère public ou le Bureau ovale. A ses yeux, tous les endroits se valent pour perpétuer l’espèce.

Des réglementations contre-productives

Outre le fait qu’il est difficile de garder la tête froide lorsque notre organe voméro-nasal identifie des phéromones compatibles s’ajoute l’irrésistible attrait de l’interdit, du fruit défendu. La prudence de certaines entreprises et leur propension à réglementer les relations personnelles entre collaborateurs via des codes de conduite peut donc s’avérer contre-productive.

Le bureau est au monde moderne ce que le cloître était à la chrétienté médiévale: une chaste arène dotée d’une capacité sans égale à exciter le désir.

Dans «Splendeurs et misères du travail», Alain de Botton explique en effet qu’une telle répression a des conséquences sexuelles disproportionnées, «car c’est une caractéristique essentielle du désir érotique qu’il s’exacerbe justement où il est le plus interdit.» Il rappelle qu’au XIVe siècle, il existait peu d’endroits aussi chargés de tension érotique que les couvents et les prieurés. «Le bureau est au monde moderne ce que le cloître était à la chrétienté médiévale: une chaste arène dotée d’une capacité sans égale à exciter le désir.»

Un élément positif et énergisant

A ces explications s’ajoute le fait que les jeunes salariés redoutent beaucoup moins que leurs aînés les répercussions négatives d’une liaison sur leur lieu de travail. Lors d’une étude menée par Workplace Options, un fournisseur de services pour l’efficacité des employés, 84% des employés âgés de 18 à 29 ans ont indiqué qu’ils pourraient sortir avec un collègue de travail.

Détail intéressant: pour 71% d’entre eux, une liaison sur le lieu de travail était un élément positif et énergisant, qui améliorait globalement la performance des personnes concernées et leur moral. «La pulsion de créativité n’est jamais loin de la pulsion sexuelle», analyse Loïck Roche en rappelant que les entreprises les plus innovantes sont celles où il existe le plus de relations intimes.

Les actifs de 46 à 65 ans ne partagent cependant pas cet avis puisque seuls 29% ont répondu qu’ils envisageraient de sortir avec un collègue de travail. En outre, 90% des personnes interrogées dans cette tranche d’âge ont estimé que cette attitude pourrait s’avérer plus nuisible que bénéfique.

Relation avec son supérieur, une source de complications

Dans son livre «Sexe et flirts au bureau», le conférencier et auteur Alain Samson analyse en ces termes les conséquences d’une relation entre un patron et un subalterne: «Ça provoque un conflit d’intérêts. L’employé a accès, par exemple, à de l’information privilégiée. Si la personne qui couche avec le boss accède à une promotion, les autres vont se demander si la promotion est liée à ses compétences ou à la mobilité de son bassin». A l’inverse, la fin de l’idylle avec le patron sonne parfois le glas des espoirs d’évolution au sein de l’entreprise, étant précisé que 90% des relations sont éphémères selon les experts.

Quant à l’amour entre deux collaborateurs sans lien hiérarchique, il n’est pas exempt de complications. Outre les médisances auxquelles il faut faire face, la jalousie des uns et la méfiance des autres, les choses peuvent encore se corser en cas de conflit entre les amants. En effet, les scènes de ménage qui se manifestent par des flots d’injures entrecoupés de claquements de portes et de jets d’objets divers entraînent une ambiance peu propice à une collaboration harmonieuse. Enfin, «que se passe-t-il si l’un est augmenté et pas l’autre?» interroge Loïck Roche.

«Une façon de reconstruire du vivant»

Mais l’amour au travail peut aussi être une motivation en plus, en particulier dans un univers professionnel marqué par les licenciements et les restrictions budgétaires, comme en témoignent plusieurs employés de banque. «Nouer des relations intimes voire sexuelles sur le lieu de travail est une façon de reconstruire du vivant dans un univers souvent violent et parfois même mortifère», analyse Loïck Roche. Cela permet de se sentir à nouveau exister, regardé, revalorisé.»

Pas de bisou ni de «mon amour» à la pause-café. Une fois la porte du bureau franchie, nos rapports sont strictement professionnels.

Caroline* et Michel* travaillent au sein du département RH d’une grande banque suisse. En couple depuis 2002, leur idylle s’est conclue par un mariage en 2014. «Pour éviter les conflits d’intérêts, notre employeur interdit en principe que des collaborateurs travaillant au sein du même département entretiennent une relation amoureuse, explique Michel. Mais après discussion, notre direction a fini par donner son accord.» Caroline et Michel ne s’affichent cependant jamais comme un couple. «Pas de bisou ni de «mon amour» à la pause-café, dit Caroline. Une fois la porte du bureau franchie, nos rapports sont strictement professionnels, il en va de notre crédibilité. Le reste n’est que du bonheur. On part et on arrive ensemble, c’est merveilleux de partager ces moments.»


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