«C’est tellement risqué que pas mal de banques de Genève l’interdisent.» Ce gérant de fortune connaît les «naked put», ces instruments financiers dont l’utilisation a fait virer au rouge le compte de la société Sophin ouvert chez Merrill Lynch par Marc Bonnant. Et qui a fait naître le différend entre la banque américaine et l’avocat genevois.

En août 2007, selon les avocats de Merrill Lynch, Sophin a commencé à vendre de telles options sur Bear Stearns. Elles donnaient le droit à l’acheteur de vendre à Sophin l’action de cette banque américaine à un prix convenu à l’avance, entre 85 et 110 dollars.

La vente d’une telle option permet à celui qui l’achète de s’assurer «un prix plancher» à ces actions, explique Erwan Morellec. Le professeur de finance à l’EPFL et au Swiss Finance Institute prend l’exemple d’une compagnie pétrolière victime d’une catastrophe. Son cours de bourse risque alors de chuter. Pour s’en protéger, une caisse de pension qui détient beaucoup de ses actions peut chercher une contrepartie qui acceptera de lui vendre les titres à un prix plancher à une date future. La caisse disposera alors des fonds lui permettant de verser les rentes qu’elle doit. Sophin jouait ce rôle de contrepartie en misant sur une remontée du cours.

Le pari haussier a toutefois été perdu. Mi-mars 2008, l’action Bear Stearns s’est effondrée; la banque venait de faire faillite, emportée par la crise des subprime. Or ces options étaient «naked»; cela «signifie qu’après les avoir vendues, l’investisseur n’a pas couvert sa position, poursuit Erwan Morellec. Economiquement, c’est très risqué car ces positions ont un effet de levier important.» Avant d’ajouter: «Lorsque j’enseigne les dérivés aux banquiers centraux étrangers, dans le cadre de cours organisés par la Banque nationale, ou aux élèves de l’EPFL, je leur dis toujours qu’il faut absolument couvrir sa position.» Pour une banque, recommander de vendre des «naked put» «serait irresponsable en raison du risque qu’elle ferait courir [à ses clients] et de l’effet de réputation qu’elle pourrait subir», estime l’universitaire.

«Une autre époque»

A elle seule, l’opération Bear Stearns a finalement englouti 18,6 millions de dollars, et conduit Sophin à devoir combler un trou de 2,487 millions (un appel de marge dans le jargon financier), ce qu’elle a refusé. Merrill Lynch avait pourtant averti son client du danger de ce type d’outil. Marc Bonnant a signé en octobre 2002 et en février 2006 des documents qui spécifiaient que les «options non couvertes ne conviennent qu’à un investisseur qualifié qui comprend les risques, qui a les ressources financières et la volonté de subir des pertes potentiellement grandes». «Je n’ai pas géré ce compte», a déclaré au Temps l’avocat, qui estime n’avoir «aucune responsabilité» dans les pertes occasionnées par cette gestion «sauvage». «C’est le frère, qui a tout perdu, qui gérait le compte pour sa sœur, la bénéficiaire économique de Sophin», a précisé Marc Bonnant.

Pour Merrill Lynch, la politique de placement «prudente» revendiquée par Sophin est démentie par «un historique incontestable de transactions agressives et à haut risque». Le compte a connu d’autres opérations risquées et connu de «grands mouvements». De mars à avril 2003, les profits cumulés sont passés de 1,3 million de dollars à 2,9 millions, soit un gain de 1,6 million en un mois. Entre février et mars 2005, une perte de 4,4 millions a été enregistrée. Avant un rebond de 3,8 millions en mai.

«Ces opérations ont eu lieu à une autre époque, se rappelle le gérant genevois. Les bourses montaient, l’argent était presque gratuit. Depuis, les conditions ont changé.» «Aujourd’hui, les investisseurs sont plus prudents, confirme Erwan Morellec. Ils ont appris qu’une banque peut faire faillite.»