Professeur de management des industries de réseau à l’EPFL, Matthias Finger est très pessimiste sur l’état du marché des télécoms, une semaine après le refus par la Commission de la Concurrence (ComCo) de la fusion entre Sunrise et Orange.

Le Temps: Estimez-vous que la ComCo aurait dû accepter cette fusion?

Matthias Finger: Il ne faut pas tirer sur la ComCo: elle a effectué une analyse approfondie mais avait le choix entre la peste et le choléra. Malgré tout, je pense que la fusion aurait été moins pire que le statu quo, car il y avait un petit espoir qu’Orange investisse davantage en Suisse. Désormais, cet espoir s’est évanoui.

– Mais la ComCo estime que l’opérateur ne se serait pas battu sur les prix…

– En effet, et l’histoire d’Orange ne plaide pas en sa faveur. L’opérateur s’est contenté d’investir un minimum en Suisse et de profiter des prix globalement plus élevés qu’en Europe, sans lancer de guerre des tarifs. C’est une sorte de rente de situation. Et contrairement à ce que prétend Swisscom, il n’a pas fallu investir beaucoup pour développer un réseau de téléphonie mobile en Suisse. Orange a en plus profité de la présence internationale de France Télécom pour bénéficier de tarifs d’itinérance (roaming) très faibles. Reste que peut-être qu’en avalant Sunrise, Orange aurait pu investir davantage dans le futur.

– Du coup, que va-t-il se passer?

– France Télécom va investir encore moins en Suisse et continuer à retirer un maximum de cash de sa filiale. De son côté, TDC, propriétaire de Sunrise, fera de même. Cette situation est très grave, car TDC a tout de même beaucoup investi sur le réseau fixe, dans le dégroupage, pour augmenter la valeur de sa filiale. Vu la difficulté à vendre Sunrise, il va fermer les robinets. Résultats: d’ici cinq ans, les investissements de Sunrise et Orange vont s’effondrer et seul Swisscom sera à même de procéder aux dépenses nécessaires dans le réseau mobile pour passer à la prochaine génération. Il n’est pas irréaliste de penser qu’il pourrait ainsi faire passer sa part de marché de 60 à 80%.

– Ne pensez-vous pas qu’un opérateur étranger puisse s’intéresser à Sunrise?

– Vu le cadre régulatoire, la protection dont bénéfice Swisscom et l’impossibilité de fusionner avec Orange, ma réponse est non. Dans ces conditions, quel grand groupe s’intéresserait à la Suisse alors que le marché chinois compte chaque mois 10 millions d’abonnés mobiles en plus? Je vois aussi très mal le groupe américain Liberty Global, propriétaire de Cablecom, investir en téléphonie mobile.

– Est-il encore possible d’éviter le scénario catastrophe que vous esquissez?

– Peut-être, même si nous avons dix ans de retard. Pour cela, il faudrait donner la possibilité à la Commission de la Communication d’intervenir beaucoup plus tôt sur la fixation des tarifs, via une régulation «ex ante», et non plus «ex post». Tous les pays européens l’ont fait. Sauf nous. Il faut aussi limiter les possibilités de recours de Swisscom contre les décisions du régulateur. Pour tout cela, il faut réviser la loi sur les télécoms. Mais qui osera lancer une telle révision rapidement? Je suis très pessimiste. Rien que le fait que la ComCo soit le principal intervenant sur le marché des télécoms est une preuve d’échec grave de la régulation.

– Une privatisation de Swisscom serait-elle aussi une solution?

– Sans aucun doute. Cela permettrait à la Confédération de ne plus protéger sa vache à lait. Mais là encore, qui va oser remettre ce dossier sur la table?

– La ComCo suggère à Sunrise et Orange de collaborer pour le développement de leur réseau mobile. Qu’en pensez-vous?

– Pourquoi pas. Mais cela leur permettrait de réaliser des économies, mais pas d’investir davantage.

– La décision de la ComCo aura-t-elle une incidence sur le futur marché de la fibre optique?

– Non, car de toute façon Orange n’aurait rien investi dans ce domaine. Malgré l’alibi des services industriels locaux qui investissent un peu dans ce domaine, seul Swisscom contrôlera ce marché, d’autant plus qu’il ne sera pas régulé. La concurrence sera quasi nulle.